lundi 22 août 2016

621 À propos de la fête populaire


Un ami m'écrivait aujourd'hui qu'à son avis les journalistes, chercheurs et historiens ne sont pas contre la fête populaire, mais n'éprouvent pas d'intérêt pour elle. Je pense de mon côté que la plupart des officiels, historiens officiels et journalistes s'agissant de la fête populaire ne rêvent que d'une chose : qu'elle n'ait pas lieu, à moins d'être un important enjeu économique. Les rares fois où des officiels soutiennent sincèrement la fête, c'est quand leur profil personnel inhabituel fait qu'ils aiment celle-ci. Dès qu'ils sont éliminés par les élections ou partent en retraite, la fête perd son soutien. Et quand « l'austérité » est là, la distraction s'en va, quand elle dépend de la subvention.

S'agissant des historiens officiels et journalistes et leur mentalité, il me revient à l'esprit une réflexion que j'ai lu à propos du carnaval en Allemagne. Cette réflexion était que dans les villes où il est très vivant « les intellectuels n'aiment pas le carnaval ». Je crois qu'il faut préciser : la plupart des intellectuels ou se prétendant tels quand ils sont élitistes n'aiment pas le carnaval. Quantité de textes que je n'ai pas collationné témoignent de leur mépris de la joie populaire, du peuple qui s'amuse. Selon eux, quand le carnaval « perd sa signification symbolique » il ne présenterait plus d'intérêt. On rejoint là aussi le puritanisme habituel qui veut voir dans la distraction populaire une perte de temps et d'argent des classes pauvres qui devraient plutôt « songer à travailler et épargner ». En résumé : seuls les riches auraient le droit de s'amuser et leur amusement serait digne d'exister. Voir aussi l'article « Fêtes des chrétiens » dans la Grande encyclopédie de Diderot et d'Alembert qui condamne la fête populaire et vante le travail qui lui est opposé. Ce texte préfigure l'interdiction de toutes les fêtes populaires traditionnelles françaises initiée en 1790.

On assiste aussi au XIXème siècle à la condamnation hypocrite du carnaval car « le peuple » à cette occasion se saoule... pas les riches. En fait, les uns et les autres picolent, mais les publicistes ne parlent que des premiers et oublient l'éthylisme des seconds. On lit également entre les lignes et pas seulement l'horreur des machos du XIXème siècle devant la liberté des femmes s'affirmant dans le Carnaval de Paris. Elles sont très déshabillées et parlent même à des hommes auxquels elles n'ont pas été présentées ! Les tenues féminines pour le Carnaval de Paris pouvaient être très dénudées. En témoigne le dessin ci-dessus montrant une table au célèbre bal masqué de l'Opéra. Ce document est extrait de L'Univers illustré du 20 mars 1879. Si on veut avoir une idée de la mentalité anti-festive des élitistes intellectuels ou prétendus tels, il suffit de voir le mépris affichés par certaines critiques de films drôles tels que « Ma femme s'appelle Maurice » ou « Le fabuleux destin d'Amélie Poulain ». A les lire, rire est un acte abominable. Alors, jeter des confettis !!!

Justement les confettis et serpentins furent pourchassés et interdits à Paris, et pas pour des raisons économiques. Pour empêcher les Parisiens de s'amuser. Mais il est rare que la haine de la fête populaire s'exprime sincèrement. Elle cherche toujours des prétextes. Ici ce fut l'hygiène, l'économie, la sauvegarde des arbres. A Munich, le cortège du Carnaval a été de facto interdit en arguant que le remplacement de certains tramways durant le Carnaval par des autobus devait être à la charge financière des organisateurs du Carnaval ! Il faut se rendre à l'évidence : nos « élites » auto-proclamées n'aiment pas la fête et le carnaval. En mars 1946, l'absence de soutien matériel au grand défilé de la Mi-Carême à Paris donnait l'occasion à un commentateur critique d'écrire que les officiels préfèrent les cérémonies funèbres et patriotiques.

Je me souviens ce que me disait en 1996 une responsable de la Fédération des porteurs de géants de Catalogne. Elle était venue avec une délégation au très beau colloque « Géants contre dragons en Wallonie et à Bruxelles » tenu au Musée de l'Homme à Paris. Entendant répéter à l'occasion de ce rassemblement qu'elle devait voir son travail scientifique « reconnu », elle réagissait ainsi : « mais notre but n'est pas d'être reconnu scientifiquement, mais de nous amuser ! »

Basile, philosophe naïf, Paris le 22 août 2016

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