mardi 17 novembre 2015

464 L'obligation de remplir l'espace médiatique

Les hommes et les femmes politiques sont des gens qui se sont mit en tête d'être nos chefs. Ce à quoi ils excellent parfois. Ce rôle qu'ils ont choisi les contraint à devoir remplir une étrange obligation : le remplissage de l'espace médiatique. Car ils sont en permanence en campagne électorale ou inter-campagnes électorales pour recueillir nos voix.

Or, comme tout homme ou toute femme, ces leaders sont compétents dans certains domaines ou pas. Mais, il leur faut paraître quasiment infaillible en tout. Le résultat, en plus de certains flops fameux, est la vacuité de certains chapitres de certains programmes politiques. On sent qu'il a fallu remplir ceux-ci avec quelques phrases creuses, car on ne savait pas quoi y mettre. Ainsi, on a répondu à l'ensemble de toutes les préoccupations ! Il ne faut surtout pas dire qu'on ne sait pas. Ce qui est humain. Mais, l'électeur moyen ne veut pas d'un candidat humain à élire. Il veut, il exige, un candidat plus qu'humain, une sorte de super-héros de bande dessinée. Mais les super-héros, justement, n'existent que dans l'imaginaire et pas dans la réalité. Le super-héros politique doit être d'une moralité absolue, ne jamais mentir, être toujours courageux, poli, honnête, prévoir l'avenir, protéger la veuve et l'orphelin, etc. Ce portrait infantile du leader politique témoigne, ou bien qu'on est dans une dictature, ou bien qu'on est dans une démocratie où les électeurs sont des rêveurs.

Un aspect du remplissage nécessaire de l'espace médiatique fait qu'il faut faire des déclarations en permanence sur tout ce qui est important, même s'il n'y a rien à dire. Ainsi, quand une enquête est en cours après une incident désagréable quelconque, il faudrait attendre son résultat. Mais non ! Il faut déjà faire des déclarations martiales anticipant les conclusions des enquêteurs.

Quand un désastre arrive, il faut accourir assurer les victimes ou leurs proches de sa solidarité. Et si on ne ressent rien, il faut feindre l'émotion. Il existe à ce propos une anecdote célèbre qui date du 4 juin 1922 dans un cimetière de Verdun. En France, au début des années 1920, le Président de la République Raymond Poincaré devait sacrifier à de nombreuses obligations concernant l'hommage aux soldats morts durant la Grande Guerre. On imagine le tableau. Mines de circonstances, discours remplis de beaux clichés patriotiques, dépôts de gerbes de fleurs, serrage de mains, etc.

Mais, à force de faire des dizaines de fois les mêmes gestes, ils deviennent mécaniques et vides de sentiments. Poincaré n'était pas forcément un méchant homme indifférent aux multiples drames de la guerre. Mais, quand arrive pour la énième fois la visite d'un cimetière militaire, on peut finir par penser à autre chose. Et, justement, lors d'une de ces visites funèbres, selon une version, un colonel qui accompagnait le Président de la République lui glisse à l'oreille une bonne blague. On ignore laquelle. Ce qui est sûr en revanche, c'est que Poincaré rit en l'entendant. Et, juste à ce moment, un photographe immortalise l'instant. Le cliché ensuite sera abondamment diffusé avec le commentaire qu'il entraîne : « Poincaré, l'homme qui rit dans les cimetières. » On le voit, on n'a pas attendu l'apparition des téléphones qui filment pour surprendre et dénoncer ainsi la supposée absence de sincérité d'un homme politique. D'autres disent que le soleil fit grimacer Poincaré, qui n'a pas rit.

Dans un domaine nettement plus pacifique, j'ai pu, au début des années 1990, voir que les obligations des hommes politiques n'avaient pas changées depuis les années 1920. Dans un petit village, en Auvergne, je connaissais un peu le maire. Et, un jour où j'étais en visite chez lui, voilà qu'il doit s'en aller. Dans un hameau du village il va vite rejoindre la fête annuelle du four à pain. L'épouse du maire, visiblement excédée par l'obligation de son mari d'aller assister à ce rituel, s'est exclamée devant moi : « tu vas encore devoir aller à la fête du four ! » Eh oui, les hommes et les femmes politiques sont tenus de faire de la représentation ainsi. Et si ça peut paraître bête, c'est à l'image de la bêtise de leurs électeurs.

Basile, philosophe naïf, Paris le 17 novembre 2015

 L'Humanité, 19 juillet 1922, page 2, 3ème colonne.

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