mardi 23 décembre 2014

320 La peur en héritage

La peur en héritage est un des plus surprenants et omniprésents phénomènes qu'on rencontre chez les humains.

« Tous les hommes sont frères », « aimes ton prochain comme toi-même », « aimez-vous les uns les autres »... si ces concepts ont eut un si formidable écho depuis qu'ils ont été avancé, c'est parce qu'ils répondent exactement à une réalité fondamentale de l'être humain. Il n'est pas seulement bon et sympathique de s'aimer les uns les autres, c'est également un besoin fondamental propre à l'espèce humaine et ancré au plus profond de chacun de nous. Cependant, ce besoin est mis à mal ô combien et gravement de très multiples manières. Les contradictions sociales, les oppositions culturelles qu'elles entraînent, amènent à de très fréquentes occasions les humains à des comportements inverses à ceux leur correspondant. Guerres, indifférences, hostilités, intolérances diverses sont le lot quotidien de très nombreux humains...

Ces nuisances très graves perturbent la vie humaine. Elles sont tellement étrangères, affreuses, troublantes, opposées à la réalité de l'être humain, qu'elles entraînent avec l'incompréhension, un sentiment de peur. Le problème qui s'ajoute à ce sentiment, c'est que souvent il se transmet en héritage. Élevés par des humains apeurés, nous acquérons cette peur, sans les éléments qui l'ont causé. Alors, cette peur d'origine incompréhensible et obscure va susciter en nous ses faux justificatifs intellectuels. Nous avons peur tout le temps, mais de quoi au juste ? La pensée va venir attribuer un motif logique et personnel à une peur parasite d'origine extérieure et étrangère.

Voyons quelques exemples :

Si nous avons peur, nous dirons-nous, c'est de tomber malade... ou d'avoir un accident. Ou que quelqu'un de cher tombe malade, ou ait un accident. Il n'y a aucune raison de le penser spécialement, mais pourtant, de manière absurde nous allons cultiver cette peur. Ou bien encore la peur de nous suicider ou que quelqu'un de cher se suicide. Et cela sans aucune raison valable justificative. Je connais bien quelqu'un, appelons-le A, qui s'imagine dès qu'un ami s'éloigne que celui-ci a connut un accident mortel... Si A éprouve une légère douleur à la poitrine, ça y est, c'est une menace immédiate de mort cardiaque. Quand on se moque du caractère absurde d'une de ses peurs, A refuse de se critiquer et paraît être très attaché à ce sentiment qui le tourmente. Ses peurs sont en quelque sorte identitaires, indispensables car liées à lui. L'angoisse le fait souffrir, mais il y tient absolument. Et quand quelqu'un de proche est vraiment gravement malade, A s'empresse de minimiser sa maladie et affirmer qu'elle sera facilement guérie.

Ce comportement a une origine qui n'a rien n'a voir avec son emballage intellectuel. A a hérité d'une peur. Sa mère, qui l'a élevé, a connu des années très dangereuses et difficiles durant la guerre qu'elle a connu dans les années 1940. La peur panique de ce qu'elle a vécu, elle l'a transmise à son fils, né après la fin du conflit.

Quand la peur est là, sa victime cherche à y échapper de façon parfois totalement absurde, nuisible, dangereuse. Avec l'amour sous une forme maladive et caricaturale... ça donne une recherche frénétique de la protection de « l'amour », mais quel « amour » ? De quoi s'agit-il ?

B est une jeune femme dotée de toutes les qualités possible, qui se retrouve régulièrement amoureuse d'hommes méprisables et manipulateurs. Pourquoi ce paradoxe ? B est la fille de C.

C est née après la guerre. Elle a été élevée par des parents qui ont très douloureusement vécu le conflit. Ils ont transmis leur peur à C. Résultat, quand on visite la maison de C, on croirait visiter un mémorial de la guerre. Les livres sur cette période abondent... et en extension, les livres sur d'autres conflits qui l'ont précédé. Ce mémorial apparaît aussi dans les propos et sujets d'intérêts de C. J'ai envie, devant ses sujets d'intérêts sinistres de lui dire : « mais, enfin, la guerre est terminée depuis soixante-dix ans ! » Mais cela ne servirait à rien. C s'est choisie de plus des conflits existants en ce moment, loin de chez elle et les faits siens. Elle ne sort pas de la situation conflictuelle. Cette peur, héritée de ses parents, elle l'a communiqué à B, sa fille. B, pour échapper à cette peur va chercher... une protection.

Celle-ci prendra pour expression intellectuelle... l'« amour ». C'est-à-dire la protection d'un homme aimé, modélisé sur... son père. Un excellent père pour elle, mais absolument pas à l'image d'un mari lui convenant. B va enchaîner les « échecs amoureux », qui sont en fait l'expression de tout à fait autre chose que la recherche de « l'amour », mais l'expression de la peur qu'elle a reçu en héritage, des décennies après la guerre. Elle est une victime de guerre née après la guerre.

La perpétuation de la peur transmise sur plusieurs générations m'est apparut éclatante à deux reprises, au contact de représentants de la vieille noblesse française. Celle-ci a été massacrée il y a plus de deux siècles, au cours des années 1790...

Il y a une quinzaine d'années, je rencontre un jeune étudiant qui me donne son nom. Je l'identifie aussitôt comme le représentant d'une antique famille noble remontant au temps des Croisades. Chose qu'il me confirme. Ajoutant qu'il héritera un jour d'une bague qui se transmet dans sa famille de générations en générations depuis le quinzième siècle. Quelques temps après, je l'aperçois parmi ses camarades et l'appelle par son nom. Il prend un air effrayé et me prie de l'appeler autrement, d'un nom abrégé qui ne laisse pas voir son origine noble. A une autre occasion, j'ai rencontré une dame dont j'ai reconnu la titulature. C'était une princesse. Elle m'a demandé d'éviter de l'appeler avec son nom entier, mais avec un nom abrégé anodin ne rappelant pas ses origines. Et pourquoi donc ? Parce que, c'est mon explication, depuis la période des années 1790 où leurs ancêtres étaient massacré comme nobles, ils ont hérité de la peur. Elle est passé de générations en générations.

Cette peur était certainement plus vivace en 1871. Quand des nobles ont vu se dresser la Commune de Paris qui se réclamait de la Révolution française, ils sont devenus enragés contre elle. Un des ordonnateurs de la répression de la Semaine sanglante s'appelait le Marquis de Galiffet.

Un trouble extrême entraîné par l'héritage de la peur est la volonté absurde de se protéger en accumulant le plus d'argent possible, qu'on ne sera pas en capacité de dépenser. C'est la chrématistique. Elle fait des ravages gigantesques. C'est un fléau qui menace aujourd'hui la survie de l'Humanité.

Il arrive, très rarement, qu'on croise une personne qui paraît épargnée par l'héritage de la peur. Ce qui frappe alors, c'est son extraordinaire joie de vivre.

Toutes choses inhabituelles, même totalement inoffensives, réveille la peur chez ceux qui en ont hérité. J'ai vu ainsi des personnes très dérangées par mon obstination à faire renaître le Carnaval de Paris. Projet sympathique et pacifique... mais projet inhabituel, donc dérangeant.

Tout ce qui est différent de l'habituel entre en accord avec la peur et entraîne ostracisme, rejet, hostilité. Y compris vis-à-vis d'actes sans conséquences mauvaises ou importantes. Dans les grands magasins parisiens se vendait dans les années 1920-1930 des parties de service à thé en porcelaine pour remplacer des pièces cassées. Ma mère eu la facétie d'acheter un service formé de pièces dépareillées et servir le thé avec chez ses parents. Ce qui fit une impression horrible aux invités, et entraîna très vite la disparition du service. Ma mère avait, avec cette petite blague, réveillé la peur.

Basile, philosophe naïf, Paris le 23 décembre 2014

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