mercredi 10 décembre 2014

313 Les mythes financiers

Il y a 2300 ans, Aristote a dénoncé la maladie actuelle de notre société : la volonté d'accumuler l'argent pour l'argent. Cette réflexion de l'illustre savant est connue. Il a donné un nom à ce vice accumulateur digne du hamster qui entasse quinze kilos de graines pour l'hiver dans son terrier et dort durant cette période. La chrématistique ainsi nommée est très rarement dénoncée, en particulier par ceux qui devraient s'en charger. Si on critique l'argent lui-même, on soulève un concert de hurlements. Pourtant, la plupart des gens souffrent de l'argent et de la chrématistique des « grands de ce monde ». Pourquoi ce refus quasi général de dénoncer l'argent et la chrématistique ?

Parce que, en plus des intérêts des uns ou des autres, il existe des croyances, des mythes financiers qui alimentent la dévotion d'un très grand nombre de gens au sacro-saint veau d'or et à une de ses expressions les plus ignobles et caricaturales consistant à accumuler de l'argent à ne rien faire tout en en privant et affamant de nombreux millions de gens. Ces derniers temps, le nombre officiel d'humains affamés sur la planète est passé de huit cent millions à un milliard cependant que celui des « milliardaires » a bondi. C'est-à-dire que la quantité d'humains qui ont faim a augmenté corrélativement à celle des connards qui dorment sur un tas d'or.

Chez les petits, l'adoration pour l'argent prend la forme d'un certain nombre de mythes et petits avantages. On rêve ou on bénéficie de passes-droits et salaires surévalués. Un député européen émarge à 20 000 euros chaque mois. Les députés grecs sont les mieux payés du monde. Un ministre français touche 20 000 euros par mois. A ce prix-là, la conscience peut devenir moins dérangeante pour prendre des mesures inhumaines. Au Parlement européen 20 000 euros correspondent à 30 deniers jadis en Galilée.

Les super riches ont la chrématistique. L'équivalant pour les petits, c'est le bas de laine, l'épargne. On a de l'argent « de côté », pour les « coups durs », les dépenses imprévues... ou le plaisir vicelard de dévorer des yeux le chiffre atteint par votre petit magot. J'ai connu un homme, fort sympathique au demeurant, qui m'expliquait avec un regard positif que, sans aucun besoin pour, il disposait d'un million de francs en liquide à la banque. Ça se passait au milieu des années mil neuf cent quatre-vingt-dix. Moi, j'entendais ça et comptais mes sous. Aujourd'hui, je compte toujours mes sous. Et mon ami riche, il est où ? Au cimetière, il est mort. Et son million a été transmis à ses héritiers. A quoi il lui a servi ? Essentiellement à la jouissance de se dire : « je possède un million ». Pitoyable jouissance.

Mais ça ne suffit pas, il ne faut pas laisser « dormir » l'argent, il faut qu'il travaille. Je n'ai jamais vu des billets de banque ou des pièces de monnaies le matin dans le métro partant travailler pour leurs maîtres. Bon, c'est une expression, que signifie-t-elle ? J'ai trop d'argent, alors « je le place ». Il y a au moins quinze ans, j'entendais un gars parler à des amis à lui de ses appartements. Son rêve était d'en posséder vingt, un dans chaque arrondissement de Paris. Il louerait chaque appartement. Et avec les juteux loyers payerait les traites de l'achat de chacun d'eux pour lequel il aurait déjà versé une certaine quantité d'argent. Puis, à la longue il posséderait en propre vingt appartements garni à chaque fois d'un locataire versant un juteux loyer. Et, à lui, la retraite confortable ! Il possédait déjà quelques appartements et comptait bien arriver au bout de son projet.

Ainsi, vingt humains se retrouveront ses otages à payer un gras loyer sous peine d'expulsion. Et lui, il jouira du fric ainsi rapporté. Fable capitaliste parfaitement morale... pour les capitalistes petits ou grands.

A cet homme est certainement odieuse la dénonciation de l'argent ou de son accumulation pour le plaisir. Ou la dénonciation du montant excessif des loyers empêchant plein de gens de se loger correctement. Pour lui, l'argent, c'est sa vie.

Mais, où ira la richesse accumulée par cet homme-là quand il mourra ? On n'a jamais vu un coffre-fort suivre un enterrement ! Et alors ? Vous n'avez jamais entendu parler de cet autre mythe financier : le « patrimoine » ?

J'ai un bien, je le transmettrai à mes enfants. Il restera dans la famille. Drôle de famille ! Elle se compose alors pas seulement d'humains vivants, mais aussi, par exemple, d'un tas d'appartements.

Il s'agit ici d'un mythe survivaliste : je continue à exister et gagne mon immortalité en étant en quelque sorte représenté dans la famille par mon précieux bien « transmis » à mes enfants. Seul hic, les enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants n'en ont généralement rien à foutre du « patrimoine » transmis par leur aïeul. Ils vendent, gaspillent, liquident... et hop ! Plus de « patrimoine ». Mais, le mythe a la vie dure.

C'est aussi vrai la plupart du temps avec papiers et objets. Combien d'objets ou papiers plus que centenaires sont encore présents chez vous venant de vos aïeuls ? Peu, en général, voire pratiquement aucun. Les brocantes et les poubelles regorgent de précieux albums de photos de familles, trésors devenus anonymes, bazardés par morceaux ou brulés avec les déchets.

Le rêve de devenir riche, millionnaire hier, milliardaire aujourd'hui, trotte dans la tête de millions d'affamés. Ainsi, l'argent se trouve sanctifié chez ceux qui ont faim. Avec ce mythe on fait acheter des billets de loterie. En fait, c'est un mythe. L'argent est un rationnement. Et par définition il doit manquer au plus grand nombre et assurer le gavage d'une poignée.

Le rêve de la richesse en fait impossible s'accompagne du cauchemar : les démons que seraient les feignants, assistés, tricheurs, voleurs, tziganes, étrangers, gens du sud, Grecs, etc. Eux, ils « profitent » indument d'un argent non mérité. Comme si l'argent était « mérité » ! La plupart des riches l'ont « acquit » par héritage. Quels efforts ont-ils faits pour l'acquérir ? A part se faire expulser du vagin de leur mère ?

Il existe de vrais profiteurs et parasites : les banquiers, et les seuls assistés nuisibles qui sont les actionnaires. Si on pense et parle comme ça, on vous traite de communiste, révolutionnaire, anarchiste, etc. Mais, il n'y a pas besoin d'être communiste, révolutionnaire ou anarchiste pour constater que les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux aujourd'hui. Il suffit de lire les statistiques officielles, y compris dans des journaux « bourgeois » et boursiers ! Pas besoin de lire « Le Capital » ou le pavé de Piketty pour se rendre compte que le capitalisme ruine la planète. Et la misère des Grecs causée par le remboursement d'une dette énorme, artificielle et imaginaire s'étale dans tous les journaux.

Mais, à ce point de la critique arrive le mythe de l'Apocalypse : sans l'argent, tout va s'écrouler. Il faut que l'argent existe, sinon c'est le chaos. Mais, avec l'argent tout s'écroule. 50 % des jeunes sont au chômage en Grèce. Combien le sont ailleurs ? Pendant que des imbéciles augmentent la durée du travail, d'autres n'en ont pas. La corruption et la colonisation financière est assurée par l'argent : la Grèce vendue, l'Hôtel Dieu de Paris en voie de liquidation, l'hôpital du Val de Grâce condamné, l'aéroport de Toulouse et le port du Pirée vendus aux capitalistes chinois, tout cela n'est possible que parce que l'argent existe. A bas l'argent et ses mythes ! Ils nous entraînent droit dans le mur. L'argent n'a pas toujours existé, pas plus que le capitalisme. Pourquoi devraient-ils toujours exister ? Si cet outil et ce système ne fonctionnent plus, inventons autre chose comme jadis ils furent inventés. Certains imbéciles ont dit que les pays de la zone euro avait adopté « définitivement » l'euro. Pour combien de millions d'années ? Y compris après la disparition du système solaire ?

Basile, philosophe naïf, Paris le 10 décembre 2014

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