jeudi 18 décembre 2014

319 La prostitution et les deux misères

Ces temps derniers on a vu fleurir à nouveau à Paris un vieux débat : celui de la fin de la prostitution obtenue par les moyeux répressifs de la loi. Prétendre faire disparaître la prostitution grâce à un arsenal juridique doublé de l'action de la police est une prétention aussi absurde que de prétendre faire disparaître le vol ou la conduite en état d'ivresse simplement en l'interdisant.

Et la férocité ne résout rien, ne fait pas de miracles. Jadis les voleurs et les braconniers étaient pendus. Le vol et le braconnage existaient quand même et existent toujours.

La trouvaille qui a séduit les partisans de la « disparition » de la prostitution était la loi miracle : on allait sanctionner les clients ! Résultat, la prostitution disparaîtrait faute de clients terrorisés par le glaive de la loi. C'est méconnaître la réalité de la prostitution et choisir de s'attaquer aux conséquences et non aux causes de la prostitution. Ces causes sont connues et au nombre de deux :

La misère matérielle qui poussent des femmes et également des hommes et des enfants à se prostituer. On ne se prostitue pas pour le plaisir.

La misère morale et relationnelle qui conduit des individus à faire appel aux services des prostitués. La plupart des clients préféreraient des partenaires sexuels consentants et amoureux d'eux.

Il existe aussi des personnes qui sont forcées par la violence de réseaux maffieux à se prostituer, et aussi une faible proportion de personnes qui se prostituent du fait d'un dérangement mental ou psychologique.

Je parle ici de la prostitution prise dans son sens d'activité professionnelle.

Si on veut la voir disparaître, il faut faire disparaître les deux misères : matérielle et morale. Tant que la misère matérielle régnera et s'étendra de par le monde, la prostitution prospérera. Et un million de lois répressives sophistiquées ne parviendront pas à la faire disparaître.

Il faut assurer les moyens matériels contre la misère. Pour faire disparaître la misère morale, c'est plus difficile. C'est, en particulier, une question d'éducation. Mais, de nos jours, les brutes abondent.

Un moyen efficace de réduire la misère matérielle est d'assurer un revenu décent pour tous, par une mesure simple : établir un revenu de base correct permettant de vivre décemment, versé à chacun de la naissance à la mort, qu'il « travaille » ou pas. En fait, ce revenu corresponds au travail fourni et non reconnu, non rémunéré, comme, par exemple, le travail de gestation, parturition, élevage et éducation des enfants. Si j'élève des souris blanches c'est un métier : on me paye. Si j'élève mes enfants on ne me paye pas. La non reconnaissance du travail de fabrication des enfants et de leur accompagnement jusqu'à l'âge adulte est une des raisons majeures de la prostitution. Si les femmes ayant un ou plusieurs enfants n'avaient pas à se soucier de leur trouver de quoi se nourrir, s'habiller, etc. une quantité innombrable de prostituées mamans de par le monde cesseraient immédiatement de pratiquer cette profession. Elles le font en raison du « chantage aux enfants » : « tu aimes tes enfants, tu n'as pas de quoi les nourrir... alors vends ton cul pour leur épargner la faim ! »

La prostitution n'existe pas que sous sa forme plus ou moins illégale selon les pays. Il existe aussi un certain nombre de formes de prostitution légale :

Se prostituer dans le cadre conjugal. Accepter de se faire sauter par son mari parce qu'on craint que si on refuse il s'en ira, laissant le foyer déserté et sans ressources.

La prostitution pour des câlins. La femme n'a pas du tout envie de passer à la casserole. Mais, elle sait que si elle veut apprécier le contact et la chaleur des bras de l'homme qu'elle aime, il lui faut au préalable accepter les exigences de cul de ce connard. Généralement, cet état de choses dure un certain temps, puis la relation casse.

La prostitution pour les enfants : si on refuse le droit de cuissage à son mari, il s'en ira laissant la femme s'occuper seule de ses enfants.

Une forme de prostitution particulièrement vicieuse car rongeante et peu identifiable est celle consistant à se prostituer à l'idée de « couple ». On s'aime. Mais, on ne se désire pas. Mais, on va quand-même singer les gestes de l'amour dit « physique ». C'est-à-dire baiser parce qu'on est « un couple ». On baisera pour devenir ce couple rêvé, idéal et... on gâchera la relation. Je l'ai vécu.

Toutes ces formes de prostitutions peuvent disparaître à condition d'anéantir leurs causes : la misère matérielle et la misère morale. Et, dans la misère morale : les idées fausses et l'ignorance.

Les discours sur l'anéantissement de la prostitution par la répression sont du même ordre que les discours sur la « tolérance zéro » contre le crime. Ce sont des effets de manche électoraux pour tenter de convaincre ce cochon d'électeur d'aller « veauter ». C'est-à-dire être un bon gentil petit veau qui ne réfléchit pas. Vote pour choisir son boucher. Et peut ensuite finir dans sa boucherie.

On ne décrète pas plus la disparition de la prostitution qu'on ne peut décréter le bonheur universel. Quand bien-même le souhaiterions-nous, ça n'est pas avec ces discours récités ou imprimés qui se nomment des lois, qu'on peut amener son règne sur Terre.

Qu'est-ce que « la loi » ? Un peu de mots appris par cœur ou d'encre sur du papier, qu'on a cherché à revêtir d'une signification magique.

Je regardais dernièrement une vidéo sensée prévenir les enfants contre les agressions sexuelles. On y voyait un dessin animé où un homme vieux et moche avec une grimace bizarre caresse la poitrine d'une enfant. Qui se révolte. Et appelle d'autres adultes à l'aide, dont un policier. Conclusion : ce genre de caresse est une agression sexuelle. Et elle est interdite par la loi.

La forme du message pêche. Tout d'abord parce qu'on doit dire qu'un agresseur peut être un homme OU une femme OU un enfant... Et, si c'est un homme, il peut aussi bien être jeune et beau.

De plus, condamner la caresse en général comme « sexuelle » peut conduire à d'autres problèmes. Causés justement par le manque absolu de contacts physiques, y compris sains, qui amène des déséquilibres. J'ai vu un jour un orphelin roumain complètement déséquilibré par cette carence.

Enfin, dire qu'une chose est à rejeter parce que la loi l'interdit, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Quand la loi est juste, c'est parce que quelque chose est mauvais que la loi l'interdit. Si je dis à un petit enfant : « ne touches pas à la porte du four qui fonctionne, c'est interdit ! » j'aurais un discours inefficace. En revanche, si je dis : « ne touches pas à la porte du four qui fonctionne, car alors tu auras très mal, tu te brûleras, c'est pourquoi je t'interdis de le faire », mon discours aura un sens. Il faut expliquer le sens des lois. Sans compter qu'une loi n'est pas toujours juste. Et qu'il faut justement en avoir conscience, pour être prêt à y désobéir à l'occasion, comme ça s'est fait, par exemple, sous l'Occupation avec les lois contre les Juifs, les syndicalistes, les résistants... De plus, en temps normal, quantité de gens font des choses, pas nécessairement intelligentes, justement parce que c'est interdit. C'est pourquoi il faut toujours définir au mieux la place et le rôle exact des lois.

Basile, philosophe naïf, Paris le 18 mars 2014

Aucun commentaire:

Publier un commentaire