samedi 6 décembre 2014

311 L'amour est la meilleure et la pire des choses

Si on est amoureux de quelqu'un dont on est convaincu qu'il vous aime, on se sent parfaitement bien. Rien que penser à son objet d'amour, le voir, l'entendre, l'approcher : c'est le bonheur. On est rassuré. Rien de grave ne peut vous arriver tant que l'amour est là. Cet état euphorique est produit par un Niagara d'endorphines. Qui, à un moment-donné va être brutalement stoppé. Alors, comme tous drogués subitement privé de sa drogue, ce sera l'effondrement, les larmes, le désespoir, la dépression, la tentation suicidaire, les drogues alcooliques ou médicamenteuses.

L'amour est très bien symbolisé par la fable de Roméo et Juliette. Ils croient, à treize ans, avoir conquit leur moitié d'orange... Ils nagent dans l'hébétude endorphinique. La contrariété arrive. Ils se tuent tous les deux. Histoire horrible et sinistre que, depuis des siècles, des troupeaux d'imbéciles trouvent belle. Vous seriez un proche ou un parent de Roméo, de Juliette, vous trouveriez beau de voir l'un et l'autre transformés en cadavres ? C'est pourtant ce que plein de gens font : trouver beau et exaltant un atroce et tragique fait divers.

On parle de « Grand Amour ». J'ai connu le « Grand Amour ». Ce furent deux années de Paradis. Rien que zyeuter ma moitié d'orange, je baignais dans le bonheur... puis, ça a commencé à foirer. Deux années et quelques mois d'enfer ont suivi. Puis, enfin, la moitié d'orange a sonné la fin de la partie. Elle s'en est allé voir si l'herbe était plus verte ailleurs. C'était parfaitement son droit. Pour moi, une année de forte déprime a suivi. Inutile de dire que je ne suis pas pressé de recommencer ce genre de comédie-tragédie. Comment parvenir à y échapper ? Le désordre mental est psychologique. Les remèdes et antidotes sont simples et également psychologiques.

Il faut savoir s'occuper. C'est ce qui m'a sauvé du pire. Que votre vie ne se résume pas aux rapports avec les autres. Il faut avoir une occupation qui vous tienne à cœur. Que ce soit le jeu de cartes, la peinture, le jardinage, etc. De préférence pas le travail ou les études où vous risqueriez de vous noyer. Moi, j'avais le Carnaval de Paris a organiser et les recherches historiques à poursuivre.

Il faut savoir aimer, c'est-à-dire aimer son prochain. Si on aime un tas de gens, la contrariété amoureuse sera moins pesante. Ce qui tue, c'est croire que l'amour c'est forcément la conjugalité, le sexe, la moitié d'orange... Non, c'est tout le monde.

Il faut savoir regarder. C'est-à-dire ne voir que ce qu'on voit et pas plus. Éviter de mélanger le rêve avec la réalité. Le résultat, jouissif, vous emportera dans la spirale de la surcharge endorphinienne. Vous gâtiserez en pensant à Lollotte. Et puis, quand la surcharge endorphinienne cessera brusquement, ou bien vous irez vous abrutir ailleurs en rêvant à une deuxième « créature de rêve », ou bien, pris par le manque de votre drogue auto-produite ce sera le pendant du mélange rêve-réalité : le mélange cauchemar-réalité. Tout vous paraîtra sombre, horrible, désespéré, à commencer par votre situation et l'ensemble des personnes du sexe de la personne convoitée qui vous a fait rêver. Les rêves sont dangereux. Bien qu'agréables, il est préférable de les éviter.

Quand je regarde aujourd'hui une très jolie fille, je me dis : « elle est très jolie ». Je ne m'en dit pas plus. Je ne me dis pas : « je voudrais la connaître », « l'aimer » et autres fadaises de ce genre.

Pour éviter le piège des rêves et cauchemars, il importe de se délivrer des programmes parasites et du système-verrouillages des épithètes. Quand vous vous dites : « elle me plaît, donc je dois faire ceci ou cela avec elle » vous mettez en route un programme. Ce programme fonctionne comme un virus de la pensée et de la perception qui vont être bloquées au bénéfice d'actions programmées et non réfléchies. Vous allez vous aveugler pour suivre le programme. Et votre perception sera neutralisée par des épithètes : « c'est la femme qu'il me faut », par exemple. Pourquoi une femme, celle-ci et pour en venir à quoi au juste ? Au mariage ! Ah oui, et pourquoi ? « Parce que le couple X et Y c'est le comble du bonheur ! » Il y a toujours dans votre entourage, ou dans la presse, la littérature LE couple qui fait rêver. Si ça se trouve, vous vous faites un film. Si ça se trouve, ce que ce couple vit, pour rien au monde vous ne voudriez le vivre. Mais, ça ne fait rien. Ce couple est comme un soleil aveuglant qui vous empêche de voir la réalité. Par exemple, qu'au fond, ça vous emmerde passablement de partager votre vie avec quelqu'un d'autre. Que, au fond, votre désir d'enfants est aussi vaste qu'un filet d'eau. Qu'à cela ne tienne ! Le modèle est là ! Arrêtons de réfléchir et suivons le modèle ! De préférence avec quelqu'un qui ne vous convient pas. Mais qui convient à votre vie rêvée, fantasmée. Et si « ça marche », gare au réveil brutal futur !

Nous avons une formidable capacité d'auto-illusions. Prenons trois exemples qui illustrent bien cette capacité :

Un petit enfant tombe. On lui dit : « allons, relèves-toi, ce n'est rien ! » Il se relève et continue ses activités. Le même petit enfant tombe. On se précipite vers lui, on le prends dans les bras, on s'exclame avec émotion : « oh ! le pauvre chéri, il a mal ! » Le « pauvre chéri » en question se met alors à brailler et il a mal.

Autre exemple : faites un mouvement du bras quinze fois tous les jours, toujours le même, en imaginant que vous portez dans votre main une haltère très lourde. Vous allez avoir de la peine et vous vous musclerez. A présent, imaginez que vous vous dites : « tout le monde me déteste », vous voyez le résultat ?

Vous êtes chez vous dans votre lit et vous dites : « je vis dans un logement froid et exigu, tandis qu'il y a des gens qui, sans aucun mérite ni efforts se retrouvent en ce moment dans un appartement vaste, spacieux, chauffé et confortable. » Vous enragerez. Inversement, vous vous dites : « j'ai un lit, un toit et de très bonnes couvertures, tandis qu'il y a des malheureux à Paris qui, sans l'avoir demandé, dorment dans la rue et meurent de froid », vous vous direz : « ma situation n'est pas si mal ! »

En « amour » c'est pareil : nous passons notre temps à nous auto-abreuver de messages contradictoires, exaltants ou désolants. Ce qui entraîne la recherche du suicide c'est assimiler l'amour en général pour notre prochain à l'amour particulier et conditionnel d'une demoiselle ou d'un damoiseau donné. Il ou elle vous envoie balader et le monde s'effondre. Ce serait comique si ça ne finissait pas tragique. Pour attirer l'attention sur vous, sans l'analyser, vous mettrez votre vie en jeu pour interpeller l'autre : « eh ! j'existe ! Aimes-moi ! » Comportement infantile et stupide. Qui peut aussi être décliné sur le mode meurtrier : « ma vie est foutue par ta faute, je te tue ! »

L'auto-suggestion de masses existe également. Quand la guerre a éclaté le deux août quatorze, la population programmée par des décennies de bourrage de crâne patriotique est partie se faire trouer la peau en chantant. Au nom de « la France » ou « la Russie » ou « l'Allemagne » ou « l'Angleterre », on a ruiné et saigné la France, la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre et d'autres pays encore. Pourquoi ? Pour strictement rien. Un bref moment de folie à vingt millions de morts. Si des peuples entiers peuvent délirer à ce point, chacun d'entre nous a également de telles capacités.

Un exemple classique de ces programme-parasite : je me dis que je dois faire telle chose demain. Le lendemain arrive, je me pourris la vie pour arriver absolument à réaliser aujourd'hui cette chose. Pourquoi ? Parce que hier j'ai programmé, je me suis programmé ainsi. Alors que cette chose peut être faite un autre jour bien plus tranquillement.

La programmation parasite est utilisée pour manipuler les gens en politique, dans les sectes, au travail, etc. Elle peut être implicite. Et n'est pas forcément formulée avec des mots.

La « morale dominante », autrement dit : la pensée « unique » est riche en programmes parasites. Ainsi, influencé par elle, je me souviens de moments où je me tourmentais ainsi : « Mon Dieu ! Depuis combien, de temps n'ai-je pas fait l'amour ? » A présent, je m'en fous. La vie n'est pas un cortège de statistiques, un concours où nous devons remplir des cases selon un programme stupide qui ne nous corresponds pas. On peut être très bien sans faire l'amour pendant dix ans, voire plus. Inversement, on peut être mal en ne faisant pas l'amour durant trois semaines et en se disant : « Mon Dieu ! Je n'ai pas fait l'amour une seule fois depuis trois semaines ! »

Quand j'avais vingt-deux ans je n'avais pas envie de faire l'amour, m'en passais sans problèmes. Les personnes stupides de mon entourage m'y ont poussé parce que, à mon âge, il fallait absolument que je mette mon oiseau dans le nid féminin. Connerie que tout cela ! On aurait dû me laisser tranquille. Et, aurais-je finalement fait l'amour ou jamais, où est le problème ? L'essentiel est de se sentir bien et être heureux, ce qui est parfaitement possible sans baiser. Des dizaines de millions de personnes vivent très bien sans baiser, mais ne peuvent guère le clamer sur tous les toits. D'abord, parce qu'elles n'ont aucune raison de le faire. Ensuite, parce que si elles le faisaient, on les traiterait immanquablement de malheureux, pauvres types, etc.

Quand on déclare qu'on se passe de compagnie et qu'on vit très bien tout seul, on ne manque pas de se faire insulter avec les qualificatifs : « individualiste », « égoïste », ou encore : « tu renonces à vivre ! » Des paroles comme ça, sensées vous déstabiliser. Dès que vous sortez du lot, ne suivez pas le troupeau, même sans tout casser, vous dérangez. J'étais en vacances il y a plus de quinze ans chez des amis très gentils et bien intentionnés envers moi. Ils m'ont questionné un jour, car ils s'inquiétaient que, vivant alors seul, je n'étais pas en train de me plaindre et déclarer que je suis malheureux ! Ça les aurait rassuré de me voir geindre !

Quant aux qualificatifs « individualiste », « égoïste », ce ne sont que des épithètes destinés à faire mal, des mots creux et vides. Laissez pisser ! « Individualiste », « égoïste » aux yeux de telle ou telle personne ? Ou tout au moins dans sa bouche on trouve ce qualificatif ? Et alors ? On s'en fout. De toutes manières, chacun sa vie et comme disait Molière : « On ne peut pas plaire à tout le monde et son père ».

Notre société française et parisienne voyait jusque dans les années soixante la baise d'un mauvais œil. A présent, c'est l'inverse : elle est devenue obligatoire. Et demain, quel nouveau discours normatif et stupide devrons-nous entendre ?

Il existe un je-m'en-foutisme positif, une inertie positive, qui dit que : « ici, c'est chez moi et je range mes affaires comme bon me semble. Occupez-vous des vôtres, et laissez-moi tranquille ! » Une personne que je connais un peu me disait un jour qu'elle voulait mon bonheur et me proposait de vivre, c'est-à-dire coucher, avec une dame qui était présente. Je n'ai pas eu la présence d'esprit de lui répondre avec justesse : « occupes-toi de ta vie ! » Cette personne est assez étrange, c'est un hétérophobe, un homo qui déteste les hétérosexuels de la même façon qu'il existe des hétéro qui sont homophobes.

La parole quelquefois libère au moins un peu. En 1972, deux médecins écrivirent et diffusèrent un tract très imparfait qui fit scandale. Il parlait crûment de la sexualité. Une phrase me fit le plus grand bien. Elle disait que la masturbation n'était pas une chose condamnable. C'était la première fois que je lisais un tel avis. Partout ailleurs je rencontrais la condamnation ouverte ou implicite de cette activité.

Alors, peut-être en lisant ce que j'écris, certains mots, certaines phrases aideront d'autres à vivre ? Je ne peux en être sûr. Je l'espère, en tous cas. Et c'est juste de s'exprimer.

Tout ce qui nous libère de nos conditionnements et nous rends le pilotage de nous-mêmes est juste, enrichissant et bon.

Les épithètes, les légendes qui imprègnent notre monde nous font le plus grand mal. J'ai parlé un jour d'histoire ancienne avec un marchand d'armes. Tout au moins, un fournisseur pour les fabricants d'armes. L'échange a été agréable et fructueux. Si je m'étais dit : « ah ! C'est un fournisseur pour fabricant d'armes ! C'est horrible ! » et j'aurais renoncé à le rencontrer et parler d'histoire ancienne, qu'est-ce que ça nous aurait apporté ? Qu'est-ce que ça aurait apporté au monde ? Si j'avais renoncé à parler avec lui, aurait-il pour autant cessé son activité ? La paix universelle serait-elle arrivée ? Alors ? Au diable les épithètes qui bloquent la pensée et prétendent définir et condamner les coupables et régler les problèmes.

Je fais pareil avec les épithètes positifs : si je vois une jolie fille, je refuse de me dire des âneries classiques du genre que c'est « la femme de mes rêves ». Non, c'est juste une jolie fille, point.

Les épithètes sont à mettre à la poubelle. Et nous devons libérer notre pensée de leurs cages, leurs chaînes. Ils donnent aussi une valeur sous-jacente à certains mots, sans être formulés avec des syllabes. L'argent, par exemple. Si on en parle, subitement quantité de gens ne sont plus les mêmes. On dirait qu'on ne parle plus aux mêmes personnes. Elles sont prêtes à tout oublier, ne pas vivre, pour en gagner ou ne pas le dépenser. Alors qu'on peut très bien vivre une frugalité heureuse. On a de quoi manger, un toit au dessus de sa tête : on est aussi heureux que Diogène dans son tonneau. Et on ne se pourrit pas la vie comme Alexandre qui voulait conquérir le monde entier. Pourquoi faire ? Pour rien. Pour pourrir la vie des autres avec ses fantasmes guerriers.

Quand, commençant à s'extraire du conditionnement imbécile, les soldats français se mutinèrent en mil-neuf-cent-dix-sept, ils ne cherchaient pas la révolution. Ils cherchaient juste à vivre, tout simplement. S'échapper de la contrainte meurtrière des ordres de tuer les gens d'en face. Et se promener en forêt. On les a fusillé pour l'exemple, un sur dix, pour remettre le troupeau en marche.

La vie est une chose simple et artificiellement compliqué. Faire la fête et oublier tout. Laissons d'autres s'ennuyer à construire ou détruire des empires politiques, industriels ou financiers à la façon d'enfants construisant des châteaux avec des briques en plastique pour les détruire ensuite. Ce sont des jeux vains, nuisibles et stupides. Plus c'est grand, moins ça fonctionne bien. Voyez l'Europe, cette calamité qui finira comme les autres empires qui l'ont précédé. Un suicide collectif de vingt-huit nations pour rien, comme en quatorze, mais, avec des traités. En quatorze c'était à la baïonnette, aujourd'hui, c'est avec un stylo pour signer d'infâmes torchons style TAFTA. Le résultat ? Hausse de 40 % de la mortalité infantile en Grèce. C'est du terrorisme politique et social. C'est plus discret qu'avec des bombes. Et tout aussi efficace. Les criminels en col blanc et costard cravate ou jupe tailleur et sans turbans programment tranquillement la mort sur leurs ordinateurs.

Vivons quand-même, sans eux, loin d'eux, malgré eux. C'est largement possible. Avez-vous entendu parler d'Oppède ? Durant l'occupation, un groupe d'intellectuels partit restaurer un vieux village abandonné de Provence nommé Oppède. Parmi eux se trouvait l'épouse de l'écrivain Antoine de Saint-Exupéry. Consuelo a écrit un livre qui retrace cette expérience. Sans cris, sans violences, sans collaboration ou résistance, ces gens d'Oppède passèrent agréablement et honnêtement les années de guerre. J'admire les héroïques résistants. Mais je suis plutôt oppédien. Je ne sauve pas le monde de tout ce dont il souffre. Je fais le Carnaval, l'amitié, les aquarelles et la philosophie. Faire le bien m'intéresse. Vivre en étant d'un commerce agréable avec les autres. Et faire de jolies choses sans être un héros, si ce n'est un héros du quotidien, comme plein d'autres, me suffit pour remplir correctement ma vie.

Basile, philosophe naïf, Paris le 6 décembre 2014

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