mardi 19 avril 2016

535 L'état inamoureux

Qu'est-ce que « l'état amoureux » ? On est joyeux, de bonne humeur, optimiste, on n'a peur de rien, on se sent bien, insouciant, accepté, protégé, caressé, écouté, apprécié... Et si « l'état amoureux » était notre état normal et l'état « inamoureux », néologisme pour dire « non amoureux », était un état en fait anormal, insuffisant, perturbé, déficient, malade ? La société ayant fait de l'état amoureux une dépendance, un otage de choses qui n'ont pas lieu d'y être forcément associé ?

S'agissant d'une relation d'un humain avec un autre humain, il existe quatre catégories : on est au plus « juste amis », « on reste amis », c'est-à-dire qu'on ne se touche pas. Si on s'effleure accidentellement on s'empresse de s'excuser. Ou alors on fait semblant de se rapprocher, mais juste un peu. On « flirte ». Dans les années 1950, une dame qui a aujourd'hui 74 ans, me disait qu'on lui conseillait dans sa famille quand elle était jeune fille : « rien en dessous de la ceinture ». En résumé plus crûment : les mains, la bouche, les nichons, oui, mais pas le cul.

« Au delà du flirt », il y a « l'aventure », rebaptisé vulgairement de nos jours « plan cul », pratiquée éventuellement avec un « fuck friend », ami de baise, qu'on voit juste pour ça. Et, enfin, il y a le summum : l'amour, c'est-à-dire la baise plus la jalousie et le paiement en commun des notes de gaz.

C'est ainsi que de nos jours fonctionnent et raisonnent de nombreux millions de personnes en France. Mais, si on ne se coule dans aucune de ces catégories ? Si on pense que l'amitié et la caresse peuvent s'associer. Que le flirt et l'aventure sont des conneries et le mariage souvent une hypocrisie, que devient-on alors aux yeux de l'entourage ? Un OVNI, un Martien, un mutant, un être bizarre et incompréhensible.

J'observais dernièrement une jolie femme classique. Pour elle n'existent entre un homme et une femme que les quatre catégories réglementaires : juste amis, flirteurs, baiseurs, ou mariés ou concubins. Avec moi elle s'est laissé aller à des câlins qui n'étaient ni le flirt, ni la drague, ni la recherche du mariage. Trop difficile d'être simple et inhabituel. Elle y a mis brusquement un terme. Et a ensuite déployé des trésors de séduction à mon égard, non pas pour chercher quelque chose avec moi, mais en suivant la stratégie de l'araignée végétarienne. Elle emprisonne complètement le moucheron mais ne le mange pas. Ça lui fait plaisir de le voir paralysé et en souffrance. Ça la valorise car ça veut dire qu'elle est toujours baisable et cotée à l'Argus du cul. Comme je ne donnais pas signe de succomber à son charme, elle est restée fort perplexe. Et a cherché à me pousser dans les bras d'une autre. Rien à faire, le flirt ou l'aventure ne m'intéressent pas. Je suis un mutant dont elle n'arrive pas à saisir le fonctionnement.

Une autre femme n'a pas fait un problème de ma conduite. Faire des câlins qui ne sont ni fleurtage ni aventure lui est habituel. Là où ça devint difficile en revanche, ce fut avec une troisième femme. Je lui expliquais ma manière de voir les relations entre l'homme et la femme. Elle fit mine de m'approuver. Et, au moment de nous quitter, plutôt que me faire une bise elle me tombe dans les bras ! Surpris et sous le charme, j'attends de la revoir une semaine après. Elle ne vient pas. Et j'ignore son adresse et son téléphone. Souffrance et puis raisonnement : cet état qu'elle a déclenché en moi en me prenant dans ses bras, c'est un état amoureux. Mais qu'est-ce donc ? C'est la sortie momentanée du triste état inamoureux habituel. Rien que ça et il faut réagir. J'ai été à un concert. A la fin de celui-ci j'ai invité à danser une femme que je trouvais très belle. Et dans ma tête ai fabriqué un contre-fantasme. La fille qui m'a posé un lapin est très belle... Et bien, celle-là est très très belle. Penser à la femme au lapin ? Mais non ! Penser à l'autre avec laquelle j'ai dansé. Résultat, j'ai cassé le fantasme de la femme au lapin. Et le fantasme de la femme avec laquelle j'ai dansé, je l'ai cassé en admirant une troisième femme. Me voilà indemne et sorti d'affaire.

Basile, philosophe naïf, Paris le 19 avril 2016

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