lundi 3 décembre 2012

3 Le problème de la Communauté singe et le drame du sevrage calinique


Pourquoi sommes-nous fréquemment si mal à l'aise quand il s'agit de sexualité ? Bien sûr, il est aujourd'hui de bon ton dans une certaine société parisienne d'affirmer qu'il n'en est plus rien depuis la « révolution sexuelle » et la large diffusion de la pilule. En s'exprimant ainsi on élude le débat. Un peu comme quand, s'agissant de la condition féminine, on nie qu'il continue d'exister moult problèmes car « elles ont tout obtenu ».

Deux exemples : pourquoi quand on parle de leur conduite sexuelle, quantité de personnes se défendent en déclarant « je ne fais pas n'importe quoi ! » De quel mystérieux « n'importe quoi » s'agit-il donc ?

Autre exemple : un de mes amis reçoit régulièrement chez lui une jolie fille et l'héberge comme on dit selon la formule consacrée : « en tous bien, tout honneur » et plus vulgairement dit : « sans coucher ensemble ». Quand cet ami parle de cette relation, il prend à chaque fois la peine de se défendre avec véhémence de l'hypothèse qu'il en serait autrement alors que personne ne le lui reprocherait. Il vit seul, est divorcé depuis des lustres. A le voir aussi véhément, on dirait qu'il se défend de quelque chose de honteux. Pourquoi cette gêne, ce besoin de se défendre ?

La raison sous-jacente est celle de la Communauté singe.

Dans quel cas est comment arrive-t-il que deux humains se rapprochent sensuellement, par des caresses, des câlins, éventuellement aussi, mais pas forcément des accouplements ?

La société humaine fonctionne comme deux sociétés juxtaposées qui se touchent et parfois sont très éloignées l'une de l'autre : la société humaine et la société singe.

La société humaine règle de multiples façons la relation qualifiée de « sexuelle », c'est-à-dire, en gros, les câlins et l'accouplement. La société singe, elle, ignore les frontières arbitraires et artificielles entre le relationnel et le tactile. La caresse est un aspect lié aux autres dans la communication. Et l'acte sexuel surgit éventuellement. Cela, la culture humaine refuse absolument de l'accepter. Pis encore, elle prétend imposer l'acte sexuel entre « conjoints ». Si une femme couche avec un homme, elle risque de rencontrer la revendication d'un « engagement » : une sorte d'abonnement exclusif joint à un harcèlement incessant pour s'accoupler à nouveau. Une amie, poursuivie de la sorte par un homme, me disait : « j'ai eu tort d'accepter de coucher une fois avec lui ». Une autre amie qui avait également couché eu droit à pire : être pourchassée et menacée par un homme qui prétendait à une sorte de « titre de propriété » sexuelle sur sa personne.

Chose qu'on ignore ou feint d'ignorer, tout l'édifice social humain repose sur le sexe : les interdits et obligations sexuelles sont la base-même de la famille. Un frère ou un père diffère d'un mari de par l'interdiction de coucher avec. Un mari diffère d'un autre homme de par l'obligation de coucher avec. Si on ne couche plus avec son mari, c'est qu'il y a « problème ». Ce sont-là les bases-même de l'organisation sociale humaine et ceux qui le nieront sont simplement de mauvaise foi.

On ne peut et doit s'accoupler qu'entre individus de sexes opposés en vue de se reproduire. Cela, c'est la base de la règlementation des ébats sexuels humains. Tout le reste représente une fraude plus ou moins « honteuse ». Dans les années trente du siècle dernier, une femme honorable se mariait ou devenait religieuse ou à la rigueur « vieille fille ». Celle qui couchait était une « fille », c'est-à-dire une garce, une pute.

Aujourd'hui, les mêmes concepts règnent, plus sournoisement. Une fille qui couche est « une salope ». Et certains ajoutent que ce qualificatif est « élogieux » !
Une fois encore, on trouvera des gens pour nier que la situation est toujours la même que hier, maquillée avec de jolies couleurs. Il suffit d'un événement médiatique quelconque pour voir surgir une armée de cros-magnons contemporains qui expriment avec vigueur leurs certitudes de « mâle supérieur ». Quand Nicolas Sarkozy a épousé Carla Bruni, il s'est trouvé un tas d'imbéciles pour reprocher à Carla d'avoir connu sexuellement un certain nombre d'hommes avant. Quand on a accusé Dominique Strauss-Kahn d'avoir violé Nafissatou Diallo, il s'est trouvé d'autres crétins pour affirmer qu'un viol de domestique ce n'était pas grand chose.

Mais qu'est-ce que la Communauté singe ? C'est un phénomène omniprésent et discret.

Qu'est-ce qui rapproche deux êtres humains affectivement ? Ce rapprochement, quand il est fort et réel se passe au niveau singe.

Parlant de la raison de son amitié pour La Boétie, Montaigne disait : « parce que c'était lui, parce que c'était moi ».

Montaigne était monarchiste et légitimiste. La Boétie a écrit un ouvrage contre le pouvoir d'un homme sur la masse. Ils étaient bien différents.

Un vieux dicton résume bien les choses : « le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Ici, les raisons du cœur, c'est le singe, et la raison, c'est la société humaine.

Le singe quand il se rapproche d'un ou plusieurs autres singes forment une Communauté singe. Celle-ci échappe complètement à la raison humaine.

Deux jeunes nobles : Gauthier et Philippe d'Aunay, ont payé de leur vie jadis d'avoir connu une Communauté singe avec deux princesses royales : Marguerite et Blanche de Bourgogne. Cela se passait en 1314 à Paris. On peut trouver d'autres exemples plus ou moins illustres où de tels rapprochements des plus périlleux interviennent. A partir du moment où la voix du singe parle en nous, la raison abdique. Et pour quelques câlins qu'on peut trouver sans dangers ailleurs, on risque sa vie. Ce genre de situations est un thème littéraire classique.

Dans la vie courante, la voix du singe va s'imposer en de multiples situations. Le « sexe » n'est pas uniquement concerné. L' « amitié », c'est-à-dire l'amour châtré, est aussi concerné. Mais la proximité du sexe cause toujours le trouble. D'où, par exemple, la véhémence de mon ami pour se défendre de coucher avec la jolie fille qu'il héberge régulièrement.

Les petits singes, c'est-à-dire nous tous à nos débuts, ignorent parfaitement ces « savantes » subdivisions : « amour », « amitié », « sexe », etc. Ils jouissent des caresses sans y penser.

Ainsi, quand on les lave, si on leur passe un gant de toilette tiède et mouillé sur la peau, ils vivent cela comme une caresse. Si elle se répète ils en sont ravis. Un coup pour les savonner, un coup pour les rincer. Ils ignorent absolument la raison de ces deux passages successifs.

Puis, on leur apprend la notion de propre et de sale, d'hygiénique, de médical et l'« autonomie » : se laver seul, une des plus effroyables absurdités inventées par l'homme. Alors que toutes les espèces animales se font un plaisir de se laver l'un, l'autre, l'homme adulte se lave seul ! Ceux qui ont expérimenté d'être lavé par leur petite amie ou leur petit copain savent le plaisir que cela représente. A cette horrible concept d'autonomie vont s'ajouter la honte du corps, l'horreur de la nudité complète, baptisées « pudeur » et qualifiée de « naturelle ».

Quand le jour viendra où, malade, affaibli, une jolie infirmière où un bel infirmier vous lavera, à moins d'être gâteux, vous ne vivrez pas en général cela comme un câlin, mais tempérerez votre émoi éventuel par la raison : « il ne s'agit pas de câlins, mais de soins infirmiers » ! Pauvre être humain miné par la « raison » !

Toutes ces considérations paraîtront un aimable badinage sur les mérites et démérites de la « Civilisation ». Malheureusement, comme cela arrive souvent, du badinage on passe au drame.

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes gens et jeunes filles, et aussi de moins jeunes, se suicident pour cause de « chagrin d'amour ». Un certain nombre ratent leur suicide et restent handicapées à vie.

J'ai, pour ma part, entendu deux anecdotes : il y a une vingtaine d'années, une jeune fille âgée de seize ans, s'est jetée sous le métro parisien, a survécu, mais a perdu une jambe et un bras. Autre anecdote : un conducteur du métro en entrant en station, voyant une voyageuse se jeter sous sa rame, freine désespérément. Puis se précipite pour voir et aperçoit, écrasée sous les roues, une jeune fille qui murmure : « pourquoi j'ai fait ça ? pourquoi j'ai fait ça ? » et meurt. Le conducteur gravement choqué s'est ensuite retrouvé à l'hôpital.

Des anecdotes comme celles-ci, la police et les pompiers pourraient en rapporter des centaines. Certes, tous les suicides ne sont pas causés par des chagrins d'amour, mais beaucoup. Et ces suicides, au delà des apparences, sont causés par un motif tout autre que ce soi-disant amour qui ne mérite pas du tout qu'on meurt volontairement pour l'avoir vu s'échapper.

La vraie raison est un drame général propre à notre société « civilisée » : le sevrage calinique.

Petit, tous nos contacts doux sont vécus comme des caresses. Même si notre entourage est très peu câlin, on nous lave, par exemple. Et ce nettoyage est vécu comme un câlin.

Ensuite, devenu « grand » voilà que, dès un âge assez tendre, on cesse les câlins. En tous cas la plus grande partie d'entre eux.

C'est vrai en particulier avec la toilette.

Le résultat est que nous développons une fringale phénoménale de toucher. Celle-ci est intériorisée. Certains diront « refoulée », ce qui, ici, revient au même.

Quand, l'âge et les hormones aidant, viendra le moment des caresses rêvées ou vécues avec un ou une partenaire de sexe opposé ou non, cette fringale va se réveiller. Si à ce moment survient une déception, le risque existe de sombrer dans un désespoir noir. D'autant plus que perdu dans la « civilisation » nous allons souvent croire que la personne qui va nous caresser et être caressée par nous est absolument unique, remarquable et irremplaçable. Cette illusion totalement absurde et encensée par la littérature s'appelle « le Grand Amour ».

Privé de « Grand Amour » il ne nous restera plus alors qu'à envisager le suicide : la vie ne mérite plus d'être vécue, croirons-nous. Cela est archi-faux. Le savoir. Connaître la nature du drame du sevrage calinique que nous avons connu, du réveil de la fringale calinique et des illusions entourant le ou la partenaire rêvée pour échanger des caresses, devrait nous aider à éviter le suicide. Si mon analyse est juste, la faire connaître permettrait de sauver la vie de milliers de gens et éviter de voir de très nombreuses familles plongées dans de terribles deuils causées par la mort volontaire, subite, révoltante et incompréhensible de quantité de jeunes gens et jeunes filles apparemment équilibrées.

Basile, philosophe naïf, Paris le 22 octobre 2012

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