lundi 2 février 2015

337 L'origine et la fin des fantasmes

Dire que « la Nature » existe et existe aussi en l'homme est un propos qui ne choque pas particulièrement, étant donné que ceux et celles qui entendent ce propos se positionnent en tant qu'eux-mêmes... différents de la Nature. Qui commentent celle-ci. Un peu à la façon d'un individu qui, au sommet d'une montagne, commenterait la plaine tout en bas et dirait : « bien sûr, la montagne fait partie de la plaine... » Mais, implicitement et d'évidence, la montagne... bien que faisant partie de la plaine est sous-entendu être bien autre chose qu'elle. Il en est de même de l'homme discourant sur « la Nature » à laquelle il appartiendrait... mais, pas tout à fait et en fait pas du tout. La pensée est très souvent bornée par certains concepts sous-jacents au discours. Au nombre de ceux-ci, celui consistant à décréter que l'homme ne fait pas partie du monde. Il y a le monde et l'homme. La Nature et l'homme. L'évolution et l'homme, etc.

C'est ainsi qu'on en vient à des concepts absurdes comme : « la conquête de l'espace » très à la mode au début des explorations spatiales des années 1960. Un concept qui fait penser à un puceron arrivant sur une plage de l'océan pacifique et se disant : « à présent, partons à la conquête de l'océan ! » Prétention risible, tout comme : « quelle Terre léguerons-nous à nos enfants ? » Comme si la Terre nous appartenait.

Les humains ont beaucoup de difficultés à appréhender leur appartenance à « la Nature » et leur dénaturation d'origine culturelle et industrielle.

Souvent, les humains n'acceptent de reconnaître leur animalité que pour la stigmatiser, quand elle éclate dans des moments de violence, passion, panique, fureur... d'où la mauvaise presse de la Nature en l'homme. On parle de se conduire « comme une bête » quand on tue, mords, frappe, viole... Pas quand on caresse, embrasse, soutient, aide l'autre. D'une façon générale, l'homme refuse de regarder le singe dont il aperçoit l'image dans la glace quand il se regarde dedans. Singe il est. Mais il a tellement peur de se reconnaître comme tel, qu'il multiplie les raisonnements destinés à nier cette évidente et dérangeante réalité. Singe dénaturé il refuse de se voir autrement qu'idéalisé ou, à l'inverse, présenté de manière très défavorable.

Une image qui montre l'ampleur du trouble que peut créer la dénaturation m'a beaucoup frappé. Des ornithologues américains ont ceint la tête d'un petit oiseau avec une étroite bande de tissu de couleurs. Puis, ils l'ont laissé retourner à son nid où se trouvait sa compagne. Celle-ci, avisant le bandeau, ne l'a pas reconnu et chassé à coups de bec !

L'homme est souvent vis-à-vis de l'homme comme ce malheureux oiseau chassé à coups de bec par sa compagne qui ne l'a pas reconnu, à cause de ce bandeau de tissu bien visible qu'il porte sur sa tête. Et dont il ne réalise pas la présence, l'importance et le rôle. Sinon il l'arracherait.

Nous allons vers l'autre et ne sommes pas reconnu. Quelle est la source de ce trouble ?

Notre bandeau à nous est un comportement que nous affectons et qui en fait nous est étranger.

J'ai mis très longtemps à l'identifier.

L'homme, croyant guider, maitriser, orienter ce qu'il a pris l'habitude d'appeler « la chair » ou « la sexualité » met sa conscience sans dessus dessous.

Il s'applique avec constance et efficacité à détruire équilibre et harmonie en lui et autour de lui. Comment ? Très simplement. Il croit, de bonne foi, que « le sexe » est une espèce de produit de consommation, à consommer ou chercher à consommer obligatoirement dans certaines circonstances données. Résultat, il devient comme l'oiseau au bandeau de tissu. Son comportement absurde, avide et dénaturé le rend étranger à lui-même et à celui ou celle qu'il convoite stupidement.

Toute sa gestuelle sexuelle va être déformée, sa conscience bouleversée. Il ne comprends plus où il en est et ce qu'il fait. Rejetant la faute sur « l'autre » il le déclarera « incompréhensible ». Incompréhensible pourquoi ? Parce qu'il ne suit pas automatiquement ses désirs malades et frelatés.

Croyant se gagner la position la meilleure et la plus confortable, l'homme se perd et égare sa ou son ou ses partenaires éventuels ou souhaités.

Il en vient à de terribles carences affectives qu'il subit, recherche sans le réaliser et inflige aux autres.

Ce qu'il appelle « le sexe » devient également de manière sensible insatisfaisant, déséquilibré, peu intéressant, décevant, voire carrément écœurant et insensé, c'est-à-dire dépourvu de sens.

Quantité de personnes finissent par préférer la solitude affective à l'affectivité dérangée et traumatisante. La tranquillité devient la chose la plus souhaitée et appréciée, jointe à des regrets théoriques de choses qu'on a cru avoir raté. Une réalisation de « fantasmes » qui, en fait, sont étrangers à la réalité.

N'étant pas accueilli et ne sachant aller vers l'autre, l'humain, oiseau à bandeau, imagine un monde irréel et des partenaires rêvés relevant du fantastique. Il s'invente un monde de fantasmes où il croit pouvoir vivre un jour. L'étrangeté de ce monde fait qu'il cherche le « sésame ouvre-toi » magique qui lui permettra d'y entrer.

J'ai ainsi vu des jeunes femmes, y compris très jolies, se saouler pour espérer rencontrer un « sexe » rêvé, fabuleux et affabulé. Croyant que leur « problème » était l'excès de « défenses », elles les abolissaient par la soulerie et les risques qui vont avec.

Ne comprenant pas le caractère et les causes de la souffrance réelle ou auto-suggérée dans le domaine de « l'amour » et du « sexe », les humains glissent dans un monde imaginaire. La masse des gens du sexe opposé devient le Paradis ou l'Enfer. Soit elle est merveilleuse et va assurer leur bonheur. Soit elle est affreuse et cause leur malheur. Et, se détachant de ces raisonnements de bases sommes toutes assez courants, surgit le mythe de l'être unique et idéal qu'on rêve de rencontrer.

Quand le rêve reste inaccessible, on va chercher à compenser la fringale amoureuse avec des drogues matérielles. Le spirituel est insatisfaisant ? Réjouissons-nous avec du matériel : argent, pouvoir, prostitution, célébrité... Et surtout violence contre soi ou contre les autres. A force de chercher l'introuvable et d'ignorer le bandeau d'oiseau qu'il porte sur sa tête, quantité d'humains deviennent des sortes de zombies en carence affective et incapables y compris de tirer du plaisir de relations sexuelles sommaires, avec eux-mêmes, c'est-à-dire avec la masturbation, ou avec d'autres.

Quand on arrive à se débarrasser du parasitage des fantasmes, survient une période très désagréable et déstabilisante suscitée par le trouble causé par la perte des fantasmes. On se désintoxique, on dessaoule et souffre de troubles de la « déprogrammation ». Il faut trouver son équilibre... et sa maîtrise, et aussi celle des « silences » et de la « lenteur », de la phrase, de la « répétition » et du ton exact à trouver. C'est comme une musique de la vie à laquelle il faut accéder pour s'émanciper du troublant désordre habituel. Jeter son « bandeau d'oiseau ». Aller de l'avant et découvrir la vraie vie.

Basile, philosophe naïf, Paris le 2 février 2015

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