samedi 11 février 2017

724 Théorie des trois rages intérieures

Les phénomènes classés comme des « agressions sexuelles » ont très fréquemment des conséquences étranges :

Une agression même d'apparence légère peut conduire à des souffrances intenses et durant des dizaines d’années.

Alors que la victime a été agressée, paradoxalement, elle se sent coupable.

Elle est très souvent incapable de se plaindre, dénoncer son agression et son ou ses auteurs.

Le souvenir chez l'agressé est modifié. Alors qu'il continue à souffrir de l'agression, en quelque sorte le souvenir de celle-ci est effacé de sa mémoire « consciente » ou est modifié. Il se rappelle de l'agression, mais comme un fait sans conséquences. Alors qu'il souffre de ces conséquences.

Il existe diverses explications de cette situation. Il me semble que celles-ci sont trompeuses. Pour se détromper, j'avance ici une explication : la théorie des trois rages intérieures.

Quand l'être humain naît, c'est un petit singe sauvage. S'il rampe vers le sein de sa mère, le nouveau-né humain n'est pas guidé par la culture humaine, mais par l'instinct pur.

Cet instinct domine ses premières années de vie. En particulier il est alors caressé de partout. Il ressent y compris comme des caresses des gestes qui n'en sont pas. Par exemple être lavé avec un gant de toilette tiède. Cette situation va très brutalement changer. Vers l'âge de quatre ans environ interviendra le sevrage tactile. Celui-ci sera d'une violence inouïe, mais une violence spéciale : une violence « par omission ». Elle ne consistera pas à faire subir des coups, mais faire subir l'arrêt des caresses, ou tout au moins de la plupart d'entre elles. On apprendra par exemple à l'enfant à dormir ou se laver seul, c'est-à-dire sans la présence et le contact de l'autre. L'enfant sera formé à la solitude. Certains d'entre eux au début hurleront de terreur seuls dans leur lit dans une pièce séparée de celle des parents. Ce moment, qualifié d'« étape indispensable » du « développement » de l'enfant, servira essentiellement à rendre aux parents l'intimité nocturne permettant au mari de profiter sexuellement de son épouse.

La violence du sevrage tactile est phénoménale. Le petit humain ne dispose pas d'éléments d'analyse et d'une vision globale de ce qui lui arrive. C'est incompréhensible, troublant, inanalysable. Il ne connaît pas grand chose du monde. Et voilà qu'on lui retire une part essentielle de son confort et sa perception.

Quelquefois les choses se passent différemment. Mais pour la grande masse des humains c'est un choc qui sera intériorisé. Ce sera la première « rage intérieure ». Elle restera tapie dans le petit humain et bondira de son coin sombre le moment venu.

La seconde rage intérieure est le produit d'une chose cachée et rejetée dans l'ombre avant même que le petit humain ait pu en jouir. Il s'agit de la toilette originelle.

Chez diverses espèces animales, au nombre desquelles les singes ou les chats par exemple, la toilette est une activité naturelle et essentielle. Elle ignore l'usage des éponges, des gants de toilette, de l'eau ou du savon. Elle s'effectue avec la langue et la salive. Depuis des dizaines de milliers d'années la toilette du singe ne fait plus partie de la civilisation humaine. On ne se lèche pas le plus souvent pour se laver. On ne lèche pas les autres non plus. Mais cette toilette fait partie de notre conscience originelle, intérieure, intacte à la naissance.

Une expérience facile à tenter consistera à surmonter notre dégoût culturel de la bave. Si nous salivons abondamment dans une de nos mains et la passons sur un endroit quelconque de notre peau, nous constaterons alors que ce contact est très agréable. Bien sûr, nous n'allons pas prôner ici la toilette à la salive, mais ferons le constat de ce qu'elle vit toujours au fond de notre conscience. Son rejet culturel en a fait un acte sensuel dédié à « la sexualité », alors qu'elle n'est en rien « sexuelle ».

La troisième rage intérieure sera formée d'une quantité de contrariétés culturelles. Des interdits qui viendront nous perturber, enfant, venant des « grandes personnes », et seront d'origine culturelle. Les interdits verbaux, gestuels, vestimentaires, alimentaires, etc. qui ne trouveront pas d'explications logiques mais auront pour seule justificatif d'émaner des « grandes personnes ». Ne pas mettre la main là où ça brûle est logique. Ne pas devoir prononcer un mot parce que c'est « un gros mot » n'a aucune justification logique.

Le problème des rages intérieures est qu'elles se manifesteront à la faveur d'événements entrant en écho avec elles. Privé de câlins par le sevrage tactile, le petit humain va se demander ce qu'il a pu mal faire pour y arriver. Il n'osera pas en parler. Il oubliera apparemment le sevrage tactile.

Et quand surgira un événement proche de ce dont il est privé par le sevrage tactile, toute la souffrance de celle-ci se réveillera, en quelque sorte camouflée derrière l'événement réveilleur.

Ce sera tout particulièrement vrai s'agissant du viol et des agressions qui lui sont apparentées. En apparence la victime souffrira d'une agression. Mais « derrière celle-ci » ce sera le souvenir de la violence passée du sevrage tactile qui se réveillera. Un peu comme une vieille blessure mal refermée qui se réveille sous un choc nouveau.

Si on veut soigner la victime, il faut soigner la vieille blessure. Comment ? Par la caresse à visée thérapeutique et apaisante. Qui renouera avec la tiédeur oubliée de l'enfance.

Ces caresses devront porter sur des zones et dans des conditions qui les mettront hors du théâtre organisé de la sexualité humaine. Par exemple on évitera le tête-à-tête soignant-soigné, la nudité, etc. Tout ce qui pourrait rappeler la « sexualité » au patient ou à son thérapeute. La chose est possible, organisable. Pour l'instant en France notre culture n'est pas prête de l'accepter. Peut-être dans d'autres pays cette expérience est possible.

En tous les cas, à défaut de pouvoir la mettre en pratique, j'ai fait ici tout ce que je pouvais déjà faire, qui était d’exprimer ma pensée.

Ce qui différencie les humains des autres espèces animales, c'est la large absence de caresses. Cette absence les rend à l'occasion stupides, égoïstes, violents. Elle rend aussi très souvent les hommes harceleurs, dominateurs et violents avec les femmes. S'il y avait plus de câlins dans ce monde, il serait beaucoup plus doux, respectueux et tolérant. On sera bien obligé d'y revenir un jour. Car jadis, il y a très longtemps, les humains vivaient en accord avec leur nature et la Nature en général. J'ai réalisé le poids moral de la première rage intérieure quand récemment j'écrivais le récit de mes retrouvailles avec le toucher à la faveur d'un stage de massages en 1986. Au début j'avais écrit : « j'ai découvert le toucher » à cette occasion. Puis, j'ai rapproché cet événement de ma réflexion sur le sevrage tactile et en ai conclut que je ne pouvais pas avoir « découvert » le toucher à cette occasion, mais l'avais forcément « redécouvert ». Comment n'avais-je pas jusqu'ici vu la chose ainsi ? Parce que le souvenir de ce sevrage était en quelque sorte « effacé ». Il avait été trop violent pour être supportable. La violence inouïe du sevrage tactile est un aspect fondamental de celui-ci.

Basile, philosophe naïf, Paris le 11 février 2017

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