jeudi 6 février 2014

219 Le poids des rêves et la réalité

Depuis cinquante ans je cherche à comprendre quels obstacles dans la société s'opposent à l'amour et l'épanouissement des humains. Pour y arriver, je suis amené à remettre en question des carcans idéologiques très anciens. Si anciens qu'on a fini souvent par les croire appartenant organiquement à l'homme lui-même.

Les aberrations créées par ces carcans sont multiples et innombrables. Une amie effleurait celles-ci en s'exclamant hier devant moi : « Comme certains hommes sont énervants avec leur obsession de la performance sexuelle ! Ils se croient aux Olympiades du sexe ! »

Une chose omniprésente dont on parle très peu est la peur du viol. A Sevran, un soir, il y a bien des années, je m'approchais avec une amie de la berge déserte du canal de l'Ourcq. Elle a regardé le chemin de halage rigoureusement vide de toutes présences humaines. Et a pris une expression bizarre. Je l'ai interrogé. Elle m'a avoué subitement qu'en contemplant ce paysage la pensée lui était venue que si elle s'y aventurait seule, elle risquait d'être violée.

Il n'y a pas que la peur. Il y aussi la faim dévorante. Les humains vivent dans une famine d'amour permanente. Et se retrouvent fréquemment prêt à tout faire pour garder l'amour. Y compris les choses les plus horribles, comme abandonner un enfant dont la présence dérange le couple.

Pour échapper à la famine d'amour, les humains sont prêts à accepter tout, ne rien voir qui va à l'encontre de leur rêve. Faire le choses les plus absurdes, insensées, contradictoires à leurs valeurs, leurs habitudes. Je collectionnais des livres de chansons russes à faible tirage, autant dire introuvables. Un jour je rencontre une chanteuse russophone qui me tape dans l'œil. Et lui offre tous mes livres, qu'elle accepte. Et dont elle n'avait aucun besoin. Mon geste stupide l'a flatté. Alors elle m'a dépouillé de mes livres. Ce genre d'histoires est classique : tel homme vend sa collection de motos anciennes pour faire plaisir à sa belle, etc.

Comme on ne veut pas s'arracher à son rêve, on refuse de voir ce qui s'y oppose. Il est courant que le seul à ne pas voir que sa situation conjugale est abominable, est celui qui, concerné directement, ne veut pas abandonner son fantasme pour réintégrer la réalité.

Il y a des années de cela, une femme m'a dragué. Comme elle vivait en couple, elle m'a d'emblée menti en m'annonçant sa séparation imminente. Puis, un jour, je l'ai accompagné elle et son compagnon dans leur appartement. Et j'ai vu cette femme se mettre à arranger la décoration de celui-ci avec enthousiasme et application ! Je me suis dit alors « ça n'est pas possible qu'elle le quitte, si elle arrange ainsi son appartement conjugal ! » Et, l'instant d'après, j'ai fait fi de cette pensée, de la conscience de cette évidence. Car je voulais que le discours que cette femme m'avait tenu sur sa prétendue séparation imminente soit vrai. Je refusais de voir la réalité. Car, telle une araignée, cette femme avait tissé la toile où le moucheron que j'étais s'était pris.

Continuer à chercher à vivre dans son rêve quand il s'évapore se voit aussi. Si une rupture intervient, on voit le conjoint terriblement jaloux être subitement prêt à accepter toutes les humiliations pour ne pas se retrouver seul.

Les comportements pré-programmés abondent. On peut ne pas les suivre. On étonnera ainsi l'entourage.

J'ai lu que certains vantent « les années 1970 » parce qu'ils ont pu à cette époque baiser à tout va. Je pense en particulier aux écrits d'un chanteur qui est aussi un grand alcoolique. Ces années que j'ai connu n'étaient pas si merveilleuses que ça.

Je me rappelle de deux histoires qui me sont arrivées.

J'étais dans une réunion syndicale étudiante. Rencontrant une étudiante de la faculté de Nanterre, je sympathise avec elle. Elle paraît sympathiser. Moi, je ne cherchais que l'amitié et suis enchanté de voir le courant amical passer si aisément avec cette jeune fille inconnue. Elle me propose de venir boire le thé chez elle. Cette habitude russe m'est familière du fait des origines russes émigrées de mes parents. De mieux en mieux, me dis-je, voilà une Française qui affectionne une habitude russe. Je pars avec elle. Je ne me rappelle plus où elle habitait exactement, mais le trajet a été assez long. Arrivé chez elle, j'ai la surprise de trouver là une autre jeune fille. C'est sa colocataire. Je suis un peu étonné qu'elle ne m'ait pas soufflé mot de la présence de celle-ci. Bon, je m'en réjouis. Je fais ce soir la connaissance de deux jeunes et jolies filles sympathiques. Peut-être ai-je rencontré ce soir deux nouvelles amies ?

Quelques temps se passent. On boit le thé. Il est tard. Je salue les deux filles et les quitte pour prendre le métro. Aussitôt la porte fermée, j'entends à travers elle les deux filles pousser de vrais hurlements de rire ! Et, entendant les peu discrètes demoiselles commenter ma venue, je comprend alors tout ! La première jeune fille a cherché à piéger un dragueur ! Elle m'a considéré comme un dragueur. M'a proposé de venir chez elle. A pensé me faire croire que j'allais coucher avec elle. Et, à l'arrivée, la chose était impossible du fait de la présence de la colocataire dont elle s'était abstenue de parler. C'était donc un piège. Mais, moi, je croyais à l'amitié rencontrée. L'attitude de ces deux filles m'a fortement choqué. Je n'ai jamais cherché à les revoir. Quand il m'est arrivé à l'occasion de croiser quelquefois la première, je l'ai ignoré. Et elle aussi m'a ignoré.

Une autre histoire met en scène les mêmes conceptions, mais différemment :

A une réunion étudiante, je croise à Paris une fille du midi, que je connais. Les étudiants venus de province doivent être hébergés par des étudiants parisiens. Je propose à ladite demoiselle de l'héberger. Peu après, je croise avec plaisir une copine à elle, que je connais aussi. Et l'invite à son tour à dormir chez moi. La première paraît surprise de cette deuxième invitation.

Dans le petit logis où je les héberge, les toilettes sont sur le palier. A un moment-donné je m'y rend. A travers la porte, j'entends les deux filles parler de moi : « lui, il n'est pas comme les autres », dit l'une d'elles. Je comprends en entendant ce propos que la première fille a cru que je lui proposais de coucher avec elle. Et qu'elle avait accepté. C'est pourquoi la deuxième invitation l'avait surprise. Car elle neutralisait le caractère sexuelle de la nuit à venir.

Elles ont dormi à deux dans mon lit et moi par terre. Le matin, la deuxième jeune fille a un moment-donné m'a regardé en souriant. Chose étrange, elle avait un sein nu sorti de sous la couverture. Je n'y ai rien compris. J'ai pensé qu'elle montrait ainsi involontairement un morceau de sa nudité. Quarante ans plus tard, en rédigeant ce récit, je pense qu'en fait elle faisait une sorte d'expérience, pour tester l'animal étrange que j'étais. Elle avait voulu voir comment je réagissais à ce geste sexuel et incongru de sa part. Ou alors elle me proposait de faire une partie à trois ? Moi, tout ce que je voulais et appréciais était tout simplement l'amitié et la présence de ces deux jeunes filles amies. J'étais à mille lieues de toutes idées orgiaques quelconques. Il ne s'est donc rien passé de particulier.

Ainsi allaient les bizarres années 1970, entre non dits et obligations imaginaires. Je les ai traversé sans trop de dégâts. Ce qui n'a pas été le cas d'autres, souvent aujourd'hui tristes, désabusés, alcooliques, seuls ou qui, en tous cas, n'ont rien compris, ni analysé.

Mais les scénarios pré-programmés n'ont pas disparus pour autant. Je me souviens, en 2005, avoir hébergé une jolie fille qui, au moment de prendre l'avion pour quitter la France, s'était fait dérober son titre de séjour aux États-Unis et son argent. Forcée de dormir deux nuits de suite chez moi, avant de régler sa situation et prendre son avion de retour chez elle. J'ai bien vu comment au début de son bref séjour chez moi elle avait peur que je lui saute dessus. Il ne lui est rien arrivé de tel. Mais comme j'ai été surpris et choqué quand j'ai vu des hommes ne pas croire au récit de cette aventure que je leur ai fait après ! Pour eux il était évident que j'avais forcément couché avec elle ! Quels imbéciles !

Ce qui explique ce scepticisme, cette confusion, cette incompréhension des choses les plus simples et évidentes de la vie, c'est la terrible et omniprésente famine d'amour régnante.

On croit fréquemment que celle-ci débute à l'âge « adulte ». En fait, elle commence dès l'enfance, mais on n'en a souvent pas conscience.

La manière habituelle de traiter les enfants recèlent des choses très étranges. Il y a quelques semaines, j'étais assis, dans une rame du métro parisien. Elle était bondée.

J'avise un petit groupe de trois fillettes. Deux d'entre elles trouvent à s'asseoir. La troisième, désemparée, reste debout. Elle a environ neuf ans.

Je me suis fait alors la réflexion suivante : « si je propose à cette fillette de s'asseoir sur mes genoux, tout le monde va me regarder avec suspicion ». Car tous les hommes sont considérés comme des agresseurs sexuels potentiels. Surtout dans un cas comme celui-là.

Inversement, si j'avais été une dame de soixante-deux ans et pas un monsieur du même âge, proposer mes genoux à la fillette aurait été compris et approuvé par l'ensemble des voyageurs alentour.

Parce qu'une dame, c'est une maman ou une mamie potentielle ou réelle, et une amie des enfants.

Cette façon de voir la chose est doublement fausse. Parce que tous les hommes ne sont pas des violeurs. Et parce qu'il arrive aussi que des femmes agressent sexuellement des enfants.

La femme journaliste qui a écrit un ouvrage sur ce sujet a eu beaucoup de mal à le faire éditer. Tant ce phénomène est contraire aux idées dominantes sur la femme naturellement gentille et mère. Le livre porte un nom significatif : « Le dernier tabou ». A mon avis, il en existe encore au moins un dont on évite généralement de parler : celui du viol d'enfants commis par d'autres enfants.

Le rationnement organisé, la famine d'amour débute dès l'enfance.

Ces choses deviennent ardentes et insupportables avec l'âge.

Il y a environ un an, j'ai donné quelques cours de soutien scolaire bénévole à des enfants dans un centre d'animation culturelle près de Paris. J'ai observé une scène qui m'a frappé :

On lit à une fillette de quatre ans d'âge apparent, sans doute un peu plus âgée, une histoire :

Un vieux monsieur à barbe blanche apparaît. C'est le Père Noël. Il se penche sur le lit d'une petite fille. Sa barbe effleure son visage...

A ce moment, la fillette à qui on faisait la lecture s'est extasié à voix basse : « il va lui faire un câlin ! »

Mais quel contraste avec le traitement des enfants par les adultes faisant le soutien scolaire ! Aucun câlin, ni bisou, même pas de poignée de main ! Les enfants étaient comme séparés des adultes par la paroi d'un aquarium invisible ! Et moi, bien sûr, j'ai fait comme tout le monde. Je n'étais pas là pour chercher à perturber les règles régnantes dans ce cadre. Mais, à les observer, on réalise qu'elles participent d'un rationnement de l'amour, qui va continuer. Et s'aggraver avec l'âge. Au point que personne ne touche nombre de personnes âgées.

Qui dit famine d'amour dit fantasmes. Là aussi, on commence très tôt à délirer. Il y a une trentaine d'années j'assistais à un spectacle au Théâtre de la Ville. Assise sur le siège voisin se trouvait une jeune fille d'environ quatorze ans, en surpoids et laide.

A un moment-donné sur scène on assiste au mariage du prince charmant. Et je vois ma voisine littéralement en extase devant le tableau ! On sentait qu'elle avait l'impression de voir en vrai ce dont elle rêve pour elle !

Quand j'avais sept ans, j'ai commencé à fantasmer. Nous empruntions, ma sœur, mes deux frères, mes parents et moi des livres à la bibliothèque municipale installée alors dans l'annexe de la mairie du quatorzième arrondissement de Paris. Au nombre de ceux-ci, il y avait les volumes de la collection illustrée des contes et légendes édités chez Fernand Nathan.

Un jour nous avons emprunté le volume des contes et légendes « du Moyen-Âge ». Dedans, il y avait deux récits d'amour qui m'ont absolument charmé : Aucassin et Nicolette, Floire et Blancheflor.

Je restais littéralement fasciné par une image montrant Aucassin et Nicolette. Des décennies plus tard, j'ai revu ce livre. Et cherché à comprendre ce qui avait ainsi pu me fasciner. A présent, j'ai compris pourquoi.

Dans ma famille on ignorait câlins et bisous. Or, dans le récit d'Aucassin et Nicolette il était dit qu'ils se faisaient des caresses. Et, sur l'image, Nicolette apparaissait blottie dans les bras d'Aucassin ! Rien que ces deux éléments m'avaient fait m'extasier sur cette histoire !

C'est dire à quel point sans le réaliser j'étais déjà victime d'une famine d'amour organisée !

Et plus on avance en âge, plus les expériences douloureuses aidant, on construit ses fantasmes et la peur et la méfiance de l'autre augmentent ! On fini par préférer le rêve à la réalité. Pis que ça, on cherche à faire coïncider la réalité avec le rêve, tâche impossible.

La peur et la méfiance entre humains deviennent fantastiques. Une ou deux amies m'ont dit un jour : « on n'a rien à craindre avec toi ». Elles entendaient par là qu'elles n'appréhendaient aucune crainte d'agression sexuelle de ma part. Mais, si avec moi, il n'y a rien à craindre, qu'est-ce que ça signifie par rapport aux autres ?

La contradiction terrible et gigantesque qui se vit au quotidien est celle entre famine d'amour confinant aux fantasmes et peur et méfiance de l'autre. Cette contradiction fondamentale entre méfiance/peur et faim d'amour est le traumatisme fondamental et fondateur de ce que nous avons pris l'habitude de baptiser « la Civilisation ».

C'est ce tiraillement qui est à l'origine des conflits, violences, guerres et révolutions depuis l'aube de l'Humanité « civilisée ».

Un homme comblé d'amour ne fait pas appel à la violence, il discute, négocie. Quand il est mauvais, agressif, hargneux, haineux, vindicatif, violent avec les autres, c'est qu'il manque d'amour.

Ce manque d'amour est variable y compris pour des masses de gens. Les Tchèques et les Slovaques se sont séparés sans se faire la guerre. Ce qui n'a pas été le cas lors de l'éclatement de la Yougoslavie. Il y avait plus d'amour en Tchécoslovaquie qu'en Yougoslavie. Les motifs de guerre existaient dans chacun de ces pays mais les habitants ont réagit différemment.

La violence exprimant le manque, la soif d'amour, explique ce paradoxe apparent : le très grand sentimentalisme qu'on peut rencontrer chez des militaires de carrière. Ils font un métier très dur, extrêmement violent. Et il leur arrive en même temps d'être très sentimentaux, rêver d'amour et de poésie. Je me souviens d'un ancien parachutiste qui avait été dans les commandos au Tchad durant la guerre. Il parlait avec ma mère et s'exclamait avec beaucoup de tristesse : « que voulez-vous Madame, les hommes sont méchants ! » Les militaires de carrière, notamment les gendarmes, sont très attachés à la famille et aux enfants. J'ai connu le cas d'un parachutiste qui faisait des choses très dures dans ses missions et le supportait. Il était marié et avait une petite fille. Le jour où sa femme l'a quitté il s'est effondré moralement. Et a du être hospitalisé.

La violence dissimule le manque d'amour. Elle est également le moteur de l'Histoire humaine. Le manque d'amour est aussi à l'origine de toutes les addictions, les toxicomanies.

Ça n'est pas facile de comprendre tout cela, cette contradiction fondamentale et immémoriale du monde où nous vivons. Il faut comme une sorte de déclic pour atteindre cette compréhension. Ce déclic peut être provoqué par une mésaventure, une aventure, une rencontre, un événement bizarre, incongru, qui fait qu'on réalise subitement le lien existant entre un tas de choses apparemment sans liens. Qui dessine comme un filigrane du monde et son histoire.

Notre vie s'inscrit dans ce monde et son histoire. L'histoire qui n'est souvent qu'une agitation stérile et affligeante, qui dure depuis plusieurs centaines de milliers, voir millions d'années.

Quelqu'un a dit un jour que sans la Civilisation nous serions encore « à vivre dans les arbres ». Quand nous y vivions, nous y étions heureux.

Il nous faut à présent apprendre comment y remonter au sens figuré.

La Civilisation, elle, est devenue officiellement folle. Ainsi, aujourd'hui, il y a 85 multi-milliardaires qui possèdent ensemble autant que la moitié la plus pauvre de l'Humanité, soit trois milliards cinq cents millions d'humains !

Notre gouvernement est en train de procéder à la fermeture de l'Hôtel Dieu à Paris, seul hôpital du centre de cette ville. Pour qu'à terme un ou plusieurs de ces 85 s'enrichissent un peu plus en le transformant en palace de luxe, comme cela vient d'être fait avec les Hôtels Dieu de Lyon et Marseille !

Le monde est fou. Le capitalisme a fait son temps. Il nous faut parvenir à redresser et sauver le monde avec la parole, le geste et le cœur du singe qui est en nous.

Car lui il sait. Les capitalistes sont des ignorants, qui ont troqué le bonheur contre la possession de l'argent.

Pour avancer, nous sauver, il nous faut parvenir à aborder le septième continent, le Continent de l'Amour.

Basile, singe et philosophe naïf, Paris le 5 février 2014

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