lundi 15 septembre 2014

277 Le règne de la peur : regarder en faisant semblant de ne pas regarder

Hier soir il m'est arrivé une chose extraordinaire, incroyable. Une femme inconnue m'a regardé comme aurait pu la regarder un homme inconnu d'elle.

Ça signifie que, me croisant dans ma rue, une très jolie jeune fille que je ne connaissais pas, m'a tranquillement toisé. Puis a reporté son regard devant elle et continué son chemin.

« Il est fou », se diront certains en me lisant. Pourtant c'est la triste vérité : si ce micro événement en est un, c'est qu'en fait, les femmes, à Paris, ne regardent pas les hommes inconnus comme les hommes inconnus les regardent. C'est-à-dire, sans se gêner.

La plupart du temps elles les regardent en faisant semblant de ne pas les regarder, ou presque.

Poursuivant ma promenade d'hier soir, j'ai eu tout de suite l'occasion de le vérifier. J'ai regardé sur l'autre côté de la rue une jeune femme que je ne connaissais pas. Elle m'a visé un instant du regard. Et a aussitôt ensuite détourné complètement la tête pour regarder à l'opposé.

J'ai avisé une deuxième femme qui remontait la rue sur le même trottoir que moi. Et allait dans ma direction. En passant tout près de moi, son regard m'a complètement ignoré. En fait, je sais, pour avoir étudié avant ce genre de situation, que cette femme m'a certainement regardé de loin. Pour faire semblant de ne pas du tout s'intéresser à me regarder, une fois à proximité de moi.

Enfin, presque de retour chez moi, je croise un couple. En principe, la femme dans ce cas se sent « protégée » et plus libre de regarder qui bon lui semble. Bien qu'âgée d'une trentaine d'années, elle m'a traité « à l'ancienne ». M'a regardé et, aussitôt, a baissé les yeux pour regarder par terre.

Il y a cinquante ans, c'était le comportement général des femmes de mon quartier à Paris. Je l'ai constaté. Très jeune homme, j'ai expérimentalement durant quelque temps entrepris de regarder systématiquement dans les yeux les jeunes filles que je croisais. J'étais curieux d'observer leurs réactions. J'avais juste treize ans, quatorze au plus et ma mère était avec moi. C'est dire que je ne représentais guère une « menace » pour les jolies jeunes filles inconnues que je dévisageais ainsi.

Pourtant, je fus très étonné de constater que toutes ces filles quand je fixais leurs yeux, aussitôt les baissaient et regardaient par terre. Exactement comme la jeune trentenaire en couple l'a fait hier soir.

Parmi les jeunes filles que je regardais dans les yeux il y a cinquante ans, une seule, que j'ai croisé entre les deux squares devant la mairie du quatorzième arrondissement a soutenu mon regard.

Les filles alors ne m'intéressaient pas particulièrement. Bien plus tard, je me suis posé la question : « je regarde les jolies filles inconnues dans la rue, le métro. Et elles ne me regardent jamais. Comment cela se fait ? »

J'ai commencé à faire plus attention et ai constaté qu'en fait elles me regardaient, mais pas comme je le faisais. Elles me regardaient en faisant semblant de ne pas le faire. Elles usaient de plusieurs techniques assez faciles à identifier. Elles sont toujours utilisées.

La plus simple est de porter des verres teintés. Quand une jeune fille porte des lunettes de soleil quand il n'y a pas soleil, c'est pour voir sans être vue qu'elle regarde. J'ai trouvé à ce propos un petit jeu : si une jeune femme est assise face à moi, dans le métro, et porte des lunettes de soleil, je regarde droit dans ses yeux cachés et... elle baisse la tête ! Je fais pareil dans la rue.

L'autre jour, j'ai été surpris de voir une femme user d'une technique élémentaire pour regarder que j'utilisais gamin : regarder les autres dans le reflet de la fenêtre de la voiture du métro.

Sinon, les techniques usuelles sont le flash, le regard en balayette et le regard en coin ou regard angulaire. Le flash consiste à regarder l'homme un très bref instant et regarder tout de suite ailleurs. Le regard en balayette consiste à balayer un large champ visuel pour faire semblant de chercher un point distant de l'homme qu'on regarde. Et le regarder en passant sans stopper son regard sur lui. Le regard en coin ou regard angulaire consiste à se tourner dans une autre direction que l'homme à observer et le regarder juste du coin de l'œil. En résumé, s'appliquer à chaque fois à regarder sans donner l'impression de regarder. Et, bien sûr, une fois regardé un homme dans une rame de métro, l'ignorer au moment de descendre de la rame. Par crainte de le voir sinon croire à une invitation à suivre la femme concernée.

Toutes ces techniques très répandues témoignent de la peur. Illustrent le résultat de millénaires d'oppression, de soumission, terreur-même. Les femmes ne sont pas libres de regarder les hommes.

Ces techniques peuvent se combiner. Ainsi j'ai vu un soir une femme privilégier le regard angulaire pour me regarder un certain nombre de fois dans l'autobus. Tout en usant d'un flash et quelques balayettes. Une autre, le même soir, préférant multiplier les flashs. Enfin, une troisième, accompagnée par un jeune homme qui s'était endormi dans l'autobus, m'a finalement regardé longuement et franchement à plusieurs reprises. Elle se sentait à même de le faire car accompagnée. Et donc ne me craignant pas. Et l'accompagnateur étant endormi et affalé en telle sorte qu'il ne voyait ni elle ni moi, elle ne craignait pas non plus de réaction jalouse de sa part.

Les partisans de l'émancipation féminine en appellent à la cessation des comportements machistes. Cette cessation devrait également concerner les comportements féminins issus de la pression machiste.

Ce que j'ai détaillé ici concerne mon expérience parisienne. Il est certain que, ailleurs, d'autres observations peuvent être faites.

Je me souviens que, dans un guide de voyages, parlant des femmes de je ne sais plus quel région du monde, le lecteur mâle était ainsi en gros averti : « faites attention, là-bas les femmes sont directes et chaleureuses, ne croyez surtout pas pour autant qu'elles vous draguent. Sinon, vous vous attirerez rapidement des ennuis. » Je cite de mémoire un livre feuilleté il y a des dizaines d'années.

Le monde parisien où je vis est bien malade. Un regard, un sourire, un contact de la main est assimilé au début d'une « histoire de cul ». Résultat la plupart du temps : pas de regard, pas de sourire, pas de contact de la main. Le désert affectif, tactile et oculaire.

Dans les souvent très vulgaires et stupides revues, livres ou sites Internet prétendant vous donner des « bons trucs de drague », vous lirez aujourd'hui que les femmes draguent avec les yeux...

Étonnons-nous ensuite qu'avec de telles idées répandues à Paris, bien souvent elles n'osent ni visiblement nous regarder, nous les hommes inconnus, ni nous sourire, ni bien sûr nous toucher.

Et pourtant, qu'une femme inconnue nous regarde manifestement, nous sourit, nous touche, sans que ce soit pour autant le début d'une « histoire de cul », est bien agréable. Les règles établies dans notre société parisienne nous en privent le plus souvent.

A la fin d'une « histoire de cul » arrêt des câlins. Vous voulez des câlins ? Cherchez à débuter une « histoire de cul ». Et si je n'ai envie que de câlins ? Le résultat est qu'aux heures d'affluence dans le métro parisien, il n'y a pas que des hommes qui « collent », prennent des « échantillons gratuits ». Des femmes aussi font comme si de rien n'était. Et vont vous coller leurs seins ou leurs fesses, ou leur dos « par hasard ». Sans vous connaître, ni débuter une « histoire de cul ». La seule fois où j'ai évoqué ce phénomène en en parlant avec une amie, elle à qui je pouvais dire plein de choses, est entré dans une fureur subite. Il y a des sujets dont on n'a pas le droit de parler. Dont on ne parle jamais. Nous sommes dans une société bloquée, coincée, qui refuse d'avancer, progresser. Et recule.

Basile, philosophe naïf, Paris le 15 septembre 2014

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