lundi 30 octobre 2017

869 Le logiciel de la peur

Il existe un canal sortant de Paris pour aller vers la province. Il s'appelle le canal de l'Ourcq. Le long de celui-ci court un joli chemin de halage où on peut se promener à pied ou à bicyclette. Il y a une trentaine d'années, j'étais en banlieue de Paris et contemplais le chemin de halage de ce canal. Il était dix-neuf heures, le lieu était absolument désert. J'étais avec une amie. Quand j'ai remarqué qu'elle regardait le chemin avec un regard bizarre. Je lui ai demandé le motif de son regard. Elle m'a répondu : « je me disais que si j'étais seule, je ne pourrais pas me promener dans cet endroit à cette heure. »

Hier, une charmante sexagénaire parisienne me disait, parlant de la condition féminine : « tu sais, je fais des insomnies. J'aurais bien aimé quand ça m'arrive de sortir la nuit faire une ou deux fois le tour du pâté d'immeubles. Ça me ferait du bien. Mais je ne peux pas le faire parce que je suis une femme. »

Il y a quelques années je sortais du métro, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Il était minuit et demi. Au même moment, me précédant de quelques mètres sort du métro une très jolie fille. Voilà qu'elle emprunte la même rue, large et déserte, que je prends pour rentrer chez moi. Je peux donc lui donner l'impression que je la suit. Je me rends compte, à sa façon de réagir qu'elle a peur de moi. Manque de chance pour elle, elle tourne dans une petite rue où moi aussi je m'engage. Comme elle s'arrête devant le portail d'un immeuble, au moment de la dépasser, je ressens le besoin de la rassurer. Comme je passe près d'elle, je m'arrête un très bref instant pour lui dire : « je ne vous suit pas, je vais deux rues plus loin à gauche, c'est là où j'habite. »

L'année dernière j'allais en métro jusqu'au terminus de Saint-Denis de la ligne 13. J’étais avec une très jolie fille. Il y avait foule et nous n'étions pas assis l'un près de l'autre. À un moment je vois un homme d'une trentaine d'années dire quelques mots à cette jeune fille. Elle lui répond. L'échange se termine vite. Arrive le terminus de la ligne. J'ai déjà oublié ce qui s'est passé. Je veux descendre de la rame, quand la jeune fille me dit : « attends avant de descendre. Tu n'as pas vu l'homme qui m'a parlé. Il n'a pas arrêté de me regarder. Attendons qu'il s'éloigne. » C'est ce que nous avons fait.

C'est ainsi que ça se passe au quotidien à Paris et dans toutes les grandes villes du monde et pas seulement. Les femmes et les jeunes filles sont obligées d'intégrer en permanence dans leur conduite un logiciel de la peur. Ce logiciel va par exemple leur interdire de sortir seule dans la rue entre minuit et demi et quatre heures et demi du matin. L'interdit n'est pas formulé officiellement. Mais si elles osent le transgresser, c'est à leurs risques et périls. On n'en parle jamais. En tous cas les hommes n'en parlent jamais. Certaines associations féministes organisent des fois des marches féminines de nuit pour « reprendre la rue ». C'est tout ce que j'ai vu jusqu'à présent comme dénonciation publique de cette quarantaine scandaleuse.

Les femmes en suivant leur logiciel de la peur évitent la plupart des agressions qui arriveraient venant d'inconnus dans des lieux publics. Restent malheureusement les agressions commises dans un cadre privé et par des membres de leur entourage. Le commentaire fréquemment entendu devant cette situation est que la rue, ce n'est pas si dangereux. La preuve, la plupart des agressions sont commises par des membres de l'entourage connu des victimes. En fait le danger, la menace est partout, voilà la vérité. Et les hommes font comme si ça n'existait pas. On dirait que le monde des hommes et celui des femmes sont comme deux mondes différents qui ne se connaissent pas et ne se fréquentent pas. Ceux qui devraient se préoccuper du sort dramatique des femmes et qui parlent souvent de la « sécurité » ne parlent jamais par exemple du couvre-feu féminin qui leur interdit de sortir seules la nuit dans Paris.

La coupure entre le monde masculin et le monde féminin est colossale. J'ai déjà eu le sentiment de voir ainsi coexister deux mondes qui ne se connaissent pas et ne se fréquentent pas. C'était il y a des années. J'ai eu alors l'occasion d'accompagner un vétérinaire dans ses visites dans des fermes d'élevages bovins, ovins ou caprins. Le contact direct avec le monde paysan m'a donné le sentiment qu'il existe en France et probablement aussi ailleurs deux mondes parfaitement différents. Et ne se comprenant pas réciproquement : le monde agricole et le monde citadin.

Aujourd'hui je fais une constatation similaire de mur d'incompréhension entre deux mondes théoriquement proches : les hommes et les femmes. Par delà les apparences éventuelles, ces deux mondes ne se connaissent pas. Et cette situation rend globalement le monde incompréhensible à ceux qui cherchent à le comprendre.

Prenons un exemple : la sexualité. Quelle est la première activité sexuelle chez les humains ? La masturbation masculine adulte, c'est-à-dire comprenant l'éjaculation. Les hommes en parlent-ils entre eux ? Jamais ! En parlent-ils avec les femmes ? Encore moins. Comment cette activité est-elle traitée dans les livres et journaux ? Par des affabulations risibles. Pour commencer il est affirmé un peu partout que l'éjaculation est synonyme de jouissance, d'orgasme. C'est une affabulation. La plupart du temps l'homme concerné ne ressent pas grand chose. Comme me disait un ami parlant de cette soi-disant jouissance automatique accompagnant l'éjaculation : « si c'était vrai, ça se saurait ».

Beaucoup d'hommes et de femmes croient que l'érection exprime un désir de coït, alors que ce n'est pas le cas la plupart du temps.

Le sommet du comique dans les propos tenus sur la sexualité humaine est atteint par ce commentaire fréquemment rencontré : « la masturbation est utile pour connaître son corps ». Sachant qu'en trente ans un homme pourra se masturber plusieurs milliers de fois, il s'agit très certainement d'une connaissance encyclopédique !

La discrétion des hommes s'agissant de leur principale activité sexuelle est trahie par le chiffre d'affaires colossal et à l'échelle mondiale de la pornographie. Elle est loin l'époque des rares cartes postales cochonnes vendues discrètement sous le manteau sur les grands boulevards parisiens ! Aujourd'hui, confortablement installé devant votre ordinateur vous avez le choix de presque tous les fantasmes possibles et imaginables. De très nombreux hommes se gavent de pornographie. Qu'en pensent les dames ? Je serais tenté de penser que ce déluge d'images ne les met pas à l'aise.

Dans le domaine de la sexualité, notre société est globalement malade, refuse de le voir et se soigner. Le premier pas pour résoudre le problème passe par le respect des femmes. Or de quel respect peut-on parler tant que le travail domestique et maternel des femmes n'est ni reconnu, ni rémunéré et ne donne pas droit à une très confortable retraite ?

Obligée de tenir la maison et s'occuper de ses enfants sans être reconnue comme travaillant ni être rémunérée et avoir droit à une retraite pour son labeur, la situation de la femme relève de l'esclavage. Car le travail imposé et non reconnu ni rémunéré s'appelle l'esclavage. Comment pourrait-on espérer être respecté et traité correctement quand on connaît une situation d'esclave ?

On peut parler tant qu'on veut d'éducation à faire, de progrès moraux à accomplir pour que la femme n'ait plus à avoir peur de l'homme. Mais ça commence par la pleine et entière reconnaissance du très précieux travail domestique et maternel féminin et l'accès à la très confortable retraite correspondante. Ne pas le reconnaître réduit tous les discours tenus sans cela à n'être que des bavardages de personnes qui s'écoutent parler. Et ne cherchent nullement à résoudre le premier, le plus grand et le plus ancien problème de la société : celui de la condition des femmes.

Basile, philosophe naïf, Paris le 30 octobre 2017

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