dimanche 23 novembre 2014

304 Les avatars du démon

Dans le système de la « non pensée » existe une forme de non pensée apparentée à l'anathème des religieux de jadis, ou à la fatwa de certains religieux d'aujourd'hui. Quand on a affaire à quelqu'un auquel on reproche un certain nombre d'actes ou de choses en général, il peut arriver qu'à un moment-donné on fasse appel à un qualificatif « définitif ». Hier, c'était : « infidèle », « mécréant », « hérétique. De nos jours ça pourra être, par exemple : « salaud », « crapule », « connasse », « putain », « fasciste », « raciste », « sexiste », « homophobe », « homosexuel », « hétérosexuel », « bisexuel », « escroc », « catholique », « Juif », « Arabe », « islamiste », « intégriste », « nazi », « provocateur », « assassin », « communiste », « terroriste », « pédophile », etc. A partir du moment où le qualificatif est utilisé, l'interlocuteur ou le qualifié ainsi non interlocuteur passe du statut d'être humain à celui de démon. Il n'est plus question d'échanger une parole avec lui, d'attendre de lui quoi que ce soit de bon ou d'honnête. Il est défini comme intrinsèquement, définitivement, totalement et irréversiblement mauvais. Il n'y a plus qu'à le détruire. Et, à défaut, à l'effacer de nos relations.

Ce mode de non pensée, je l'ai utilisé. Ainsi, devant un certain degré et type d'ignominie politique, me venait à l'égard de l'auteur de l'ignominie en question le qualificatif : « fasciste ! » Aux États-Unis, le qualificatif « communiste ! » a servi à un emploi similaire au moins durant les années 1917-1989. Bien sûr, pas pour qualifier les mêmes agissements, mais l'usage était identique.

Je me suis rendu compte de l'étendu de la non pensée en réfléchissant au qualificatif : « fasciste ». On raisonne sur quelqu'un. Et, à un moment-donné, on cesse de raisonner, de le considérer comme un être humain dans toute sa complexité et son évolution. Il est marqué du sceau infamant et... on ne réfléchit plus. Et on ne parle plus avec. Et on ne raisonne plus sur ses agissements. Il est « mort ».

On se fait plaisir : on a « détruit » en paroles et en pensées celui qui nous posait problème. Seul hic : il existe toujours.

En politique, on utilise aussi les anathèmes suivants : « voleur », « fraudeur » et « menteur ». A partir du moment où on qualifie un politique de « menteur », tout ce qu'il dit est réputé faux. Et si on le qualifie de « voleur », son seul et unique but dans l'existence devient le vol. Alors qu'un humain est bien plus complexe que ces simples qualificatifs. Et que tous les humains ont été, sont ou seront un jour au moins un peu voleur, fraudeur et – ou – menteur... Qu'à cela ne tienne ! Le politique une fois qualifié de voleur, fraudeur et – ou – menteur n'existe plus. Il est désintégré à la manière du vampire touché par un rayon de soleil ! Il tombe en poussières. Pourtant, il existe toujours. La non pensée triomphe. Le politique est remplacé à nos yeux par une figure abstraite, un totem, un fétiche, une poupée rituelle baptisée « voleur », « fraudeur » ou « menteur ». La pureté morale absolue dont on ne ressent pas la nécessité pour soi-même, est exigée des politiques. Ce ne sont pas des hommes, ça doit être des dieux ! Et si ce ne sont pas des dieux, ce sont des démons.

La pensée papou, avec un os dans le nez, triomphe. Vous me direz qu'elle est parfois objective, car quelqu'un qui commet tel ou tel acte est résolument infréquentable ? Certes, mais le terme en question est extensible à quantité de gens qui n'y corresponde pas forcément. J'ai vu ainsi un jour des jeunes filles ayant dépassé la majorité sexuelle mais pas encore atteint la majorité civile me dire qu'elles étaient « des enfants ». Sous d'autres cieux et dans d'autres sociétés, elles seraient déjà mariées et mères de famille. Mais, le discours général de la non pensée les faisaient m'affirmer qu'elles étaient « des enfants ». Et qu'un homme qui s'intéresserait à elle comme à des femmes serait un agresseur d'enfants. C'était en vérité de drôles d'enfants, faits femmes et très intéressés par le sexe. Pour lesquels il n'était pas temps certes, de fonder une famille. Anathématiser est si facile. Combien de fois voit-on traiter de « fascistes » ou « communistes » des gens qui ne le sont pas ?

Basile, philosophe naïf, Paris le 23 novembre 2014

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