vendredi 3 janvier 2014

194 Essai sur les obstacles à la formation de la fête

Qu'est-ce que la fête ? C'est s'amuser à plusieurs. Cela apparaît simple, agréable, facile à envisager et préparer. Mais il existe des obstacles. Parmi ceux-ci quelques-uns que j'ai eu l'occasion de rencontrer.

L'oubli de la fête succédant à sa perte amène paradoxalement à rendre peu évident et très difficile à faire renaître la chose la plus simple qui soit : la goguette. Un groupe de moins de vingt participants, se rencontrant ponctuellement pour rire, bavarder, boire, manger, chanter des chansons, créer des chansons.

Il y a quelques mois j'essayais le lancement d'une goguette. Nous démarrions à un nombre largement suffisant, entre six à neuf personnes. Mais voilà : il aurait suffit en se rencontrant de chanter chacun. J'avais invité à choisir sa chanson, l'amener et la chanter. Ça n'est pas arrivé, pourquoi ? Parce qu'un d'entre nous, très sympathique, nous a déclaré d'emblée : « chanter, je veux bien. Mais ce qu'il faut c'est un vaste groupe organisé, avec un chef, une discipline, qui prépare des prestations musicales. sinon ça n'a pas d'intérêt de simplement s'amuser. Ça marche juste un coup : c'est "la fête à Ginette". Après on se lasse et ça s'arrête ! » Alors, chacun d'imaginer en théorie le groupe rêvé, et... à part faire connaissance ensemble très agréablement, on n'a rien fait.

Le motif de cet échec a été de vouloir de l'efficacité, des prestations, de la discipline, un chef... alors que la goguette c'est un groupe où on se retrouve et on est heureux en chantant. Ce groupe, base de la fête jadis en France doit absolument rester petit et donne alors un très grand résultat. C'est en tous cas comme ça que ça fonctionnait en plein d'endroits. Et fonctionne encore aujourd'hui à Dunkerque et dans les villes alentours.

Vers le même moment, j'ai vu un autre de mes projets festifs se heurter à un obstacle qui l'a bloqué. De 1898 à 1914 inclus a existé une société festive étudiante universelle, ni politique, ni religieuse, ni humanitaire, ni syndicale, ni commerciale : la Corda Fratres. Ce qui signifie en latin « les Cœurs Frères ». Une de ses activités était l'échange et l'hébergement réciproque entre étudiants. Cette société étudiante a très bien fonctionné et disparu suite à des faiblesses organisationnelles internes et des problèmes politiques. J'en parle à deux étudiantes qui paraissent enthousiastes pour la relancer. Une date de réunion de lancement est fixée.

Quelques temps après, il n'y a plus personne. Les deux étudiantes sans donner de motif valable disparaissent dans la Nature, pourquoi ? Parce qu'elles ont eu peur. Elles ont vu un défi trop grand. Au lieu de démarrer en petit pour grossir ensuite en respectant principes, formes et rythme, elles se sont dit : « Oh la la ! Une association mondiale à faire renaître, c'est trop de boulot pour moi ! »

Mais il s'agissait de mettre en avant la lettre a, pas tout l'alphabet d'un coup ! La raison de l'échec ici est de voir trop grand. Créer à son échelle une structure festive qui apporte du bonheur, même si elle est microscopique, vaut mieux que se fixer des objectifs grandioses qui vous débordent et vous paralysent. On peut démarrer à dix un très grand projet, qui s'étoffera en marchant et au fur et à mesure de l'arrivée de nouveaux participants.

Une de ces deux étudiantes croyait trouver une aide en s'adressant à l'ambassade de son pays à Paris. Croire qu'on va faire avancer la fête en se tournant vers des structures étatiques est une profonde erreur. La fête réunit. Les directions politiques des états reposent sur la politique, qui divise. La fête populaire authentique sans autre but que s'amuser et l'état sont deux choses parfaitement étrangères l'une à l'autre. Ce qui explique que, comme j'ai pu le constater, la plupart du temps la plupart des politiques ne comprennent pas la fête vivante.

Troisième obstacle à la fête que j'ai rencontré. « Tu veux faire le Carnaval ? » me disait un ami. « Il faut créer une association, faire une quantité d'adhésions, des réunions, avoir une administration ». C'est là une vision bureaucratique et centralisée de la fête. Elle ne mène pas à la fête.

Toutes ces visions erronées de la fête, sa préparation, naissent de l'interruption des traditions festives. Elles rendent plus difficile leur redémarrage. Mais ces obstacles peuvent être surmontés en faisant preuve de clarté, assurance, calme, patience et persévérance. La goguette, la Corda Fratres et le Carnaval, comme hier, demain nous surprendront, charmeront encore.

Basile, philosophe naïf, Paris le 3 janvier 2013

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