lundi 30 décembre 2013

189 Quand est-on « enfant » ? Quand est-on « adulte » ? Le cas Noguès.

Dans la société française on distingue les « enfants » et les « adultes ». La séparation entre les deux groupes se situe aux majorités. La première, la majorité pénale, est fixée aujourd'hui à treize ans. Si on est plus jeune et on commet un délit, on échappe à la justice. La seconde majorité est la majorité sexuelle. Elle est fixée à quinze ans. En dessous de cet âge, on est considéré incapable de consentement responsable, par manque de maturité. Toute promiscuité sexuelle entre un mineur de quinze ans et un adulte, même si le mineur déclare être consentant, est assimilée au viol. Enfin, la troisième et dernière majorité est fixée à dix-huit ans, c'est la majorité civile. On est sensé être, à partir de ce moment-là, pleinement entré dans l'âge « adulte ».

Ces majorités peuvent se discuter. On peut être encore un enfant affectivement et intellectuellement, avoir passé treize ans, commettre un délit et être néanmoins considéré responsable. Un individu majeur qui a un amant ou une amante âgé de quatorze ans, onze mois et vingt-huit jours risque dix ans de prison. Trois jours après, il ne risque plus rien pénalement. Enfin, à dix-huit ans, et même après, on peut être un vrai gosse totalement immature.

Je voudrais illustrer la fragilité des limites avancées entre l'âge enfantin et l'âge adulte en évoquant le souvenir d'un homme extrêmement sympathique, modeste et brillant, le maître mouleur et professeur de moulage à l'École des Beaux-Arts de Paris Robert Noguès.

Les mouleurs sont des dynasties. Mes parents ont connu son père au tout début des années 1950. Quant à Robert, je l'ai rencontré dans les années 1970 quand j'étais son étudiant aux Beaux-Arts.

Voici ce qu'il a eu l'occasion de me raconter :

Durant la seconde guerre mondiale, Hitler avait, c'est connu, son sculpteur officiel, un Allemand du nom d'Arno Breker.

Durant le conflit, celui-ci préparait le monument à la victoire du Troisième Reich. Il consistait en une allée bordée de bas-reliefs monumentaux en bronze. Pour trouver le métal, Arno fit organiser une razzia sur les statues en bronze des pays occupés. C'est ainsi qu'il récupéra et envoya à la fonte une quantité d'œuvres d'arts, notamment à Paris, où elles ornaient des lieux publics.

Il avait le matériau, restait la main d'œuvre. Il fit ramasser dans les camps de prisonniers toutes les personnes qualifiées qu'il trouva et dont il estima avoir besoin. C'est ainsi que le prisonnier de guerre Noguès, père de Robert qui m'a raconté cette histoire, se retrouva à travailler dans l'immense atelier du sculpteur nazi. Des trains de marchandises pouvaient y entrer, tellement c'était grand.

Le père Noguès profita d'une permission ou d'un moment d'inattention de ses gardiens, je ne me rappelle plus cette précision. Toujours est-il qu'il s'évada, rejoignit sa famille restée en France et se cacha.

Or, un jour, quelques vilains miliciens vinrent à la maison pour récupérer le fugitif. Ils ne le trouvèrent pas. Mais prirent à part son fils Robert, jeune enfant alors, lui mirent une mitraillette braquée sous le nez et lui dirent : « tu sais où se cache ton papa, dis-nous où il est ! »

Le fils Noguès connaissait la réponse. Il répondit qu'il l'ignorait. Alors, ce jour-là, s'est-il conduit comme un « enfant » ou un « adulte » ? A mon avis il fut le meilleur adulte responsable possible. Quant au sens des responsabilités supposée de la masse « adulte », à la vue du monde, j'en doute.

Basile, philosophe naïf, Paris le 30 décembre 2013

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