jeudi 12 décembre 2013

185 Le désespoir des singes

L'être humain, dans son fond d'authenticité simiesque, porte en lui une envie folle de fraternité. Celle-ci explique nombre de ses comportements apparemment absurdes, excessifs, désespérés, irrationnels.

Au nombre de ceux-ci j'analyserais ici plusieurs suicides.

Un homme retraité se suicide. Motif évoqué : il ne lui restait plus comme activité que faire le tour de la cité jardins où il habitait.

Un autre, entré à l'usine à quatorze ans, gravit tous les échelons possible de qualifications. Il fini chef de laminoir. L'usine est rachetée par un concurrent. Qui décide sa liquidation. L'ouvrier qui a passé sa vie dans cet établissement, s'est consacré à lui, se suicide. Il laisse une veuve et un orphelin.

Un jeune cuisinier, passionné par son métier, est engagé dans un très grand parc d'attractions. Il se retrouve dans un pseudo-restaurant où les plats arrivent tout préparés dans des sachets de portions individuelles sous vide. Son travail se résume à les faire réchauffer dans l'eau bouillante, ouvrir et vider dans les assiettes qui sont portées ensuite aux clients. Désespéré, il se suicide.

Pour ces trois cas existent des explications simples. Qui m'apparaissent, réflexion faite, éloignées des motifs réels.

Les explications simples étant : le retraité s'ennuyait. Et n'avait plus de raisons de vivre. L'ouvrier lamineur se retrouvait au chômage. Le cuisinier était déqualifié.

La vraie, seule et unique raison des trois était que la fraternité était bafouée. Dans les trois cas, le suicidé avait réalisé qu'on lui faisait, quelqu'un lui faisait, subir un sort. Qui témoignait de son absolu mépris, absolu ignorance de la fraternité. C'est ce sentiment d'être victime de cette violence, qui les a poussé à mettre fin à leur vie.

Quand ce sentiment de non fraternité n'est pas aussi fort, dans les mêmes conditions matériels et sociales on ne se tue pas. On peut s'ennuyer retraité. Se retrouver au chômage ou dans un emploi largement déqualifié. Et tenir le coup.

Autre exemple des conséquences du refus de fraternité. Un jeune homme apprend par sa petite amie qu'elle le quitte. Il la tue.

L'explication simple est la possessivité. Et le non sens de tuer quelqu'un auquel on tient.

Le motif réel est différent : on est proche d'une personne. Subitement elle vous quitte. Et apparaît satisfaite et contente alors qu'on souffre. Ce refus brutal de la fraternité est ressenti comme une agression insupportable. D'où vient la réaction violente. Qui est bien sûr totalement injustifiée et injustifiable.

Le besoin ardent de fraternité conduit à quantité de comportements aberrants. On pense vivre avec quelqu'un. Dont on partage effectivement une partie de la vie quotidienne. Cette personne vous fait horriblement souffrir. Mais, pour rien au monde on ne veut la quitter. Pourquoi ? Parce que la perspective de quitter, lâcher cette « fraternité » très largement imaginaire vous terrorise.

D'autres situations également insensées : on croit séduire, on est séduit ; on croit protéger, on est dépendant et prisonnier de la personne qu'on croit protéger. A laquelle on croit être indispensable. Et qui, quand elle en aura marre de profiter de vous, vous quittera sans remords ni regrets pour profiter d'un autre.

Les justifications et excuses qu'on trouvera pour justifier d'accepter d'être littéralement « dévoré vif » par quelqu'un sont diverses, innombrables et variées. Au fond, elles recouvrent toutes la même chose : la fringale ardente de fraternité. Le refus, la peur de perdre même rien que l'ombre de celle-ci, la présence imaginaire de celle-ci. Le singe en nous ne peut pas admettre que cette chose indispensable dont il a naturellement besoin, on la lui refuse. Son frère n'est plus son frère, mais un étranger qui, dans le pire des cas, rit de son malheur. Ou qu'il a l'impression d'entendre rire de son malheur.

La difficulté d'analyser les comportements vient du phénomène de la pluralité des mondes. Chacun vit dans le sien. Et le perçoit différemment des autres. A un Anglais rencontré en vacances, je disais : « le prince et la princesse de Galles, avant d'être prince et princesse, sont des êtres humains comme toi et moi ». Il me répondait : « je ne suis pas d'accord. » Et, pour lui, effectivement, dans son monde, le prince et la princesse de Galles n'étaient pas des humains comme les autres.

Quand manque la fraternité, on voit certains pratiquer la fraternité avec des objets morts. Un milliardaire a ainsi acheté il y a quelques années un manuscrit authentique de Léonard de Vinci. Comme ça, il peut déposer ce précieux objet sur une étagère à portée de main chez lui. Le prendre. Le feuilleter. Et avoir l'illusion de communier avec l'illustre savant et artiste. Mais, en réalité, il a juste un paquet de feuilles de parchemin relié entre les mains. Qu'il a acheté avec beaucoup d'argent. Qui pourra être revendu un jour. La fraternité qu'il ressent est absolument factice.

D'autres formes de pseudo fraternité de compensation du vide existent. Par exemple on remplacera la fraternité par la fonction sexuelle. On croira qu'en s'accouplant avec le plus grand nombre de partenaires possible on vit quelque chose. On ne vit en fait pas grand chose. Et, à force d'insister dans cette direction, on peut bien finir par commettre des bêtises, crimes et imprudences. Comme d'agresser sexuellement une femme de ménage dans un hôtel new-yorkais.

L'insatisfaction générée par des comportements de compensation pourra être réduite par la poursuite de mythes. Par exemple, on pensera qu'il existe des rapports sexuels fabuleux. Qui eux apportent pleine satisfaction. Il suffirait de faire la rencontre unique de la bonne personne ! Piètre consolation que la poursuite de ce rêve sexolâtre !

Plus simple et moins risqué le plus souvent, sera de chercher à compenser le manque de fraternité par la possession d'argent ou d'objets. Collectionner des disques, timbres, carte-postales, servira à oublier la dureté du monde.

Ce qui protège des conséquences nuisibles du manque de fraternité, c'est conserver l'amour des autres en général. L'amour devient alors une véritable assurance-vie contre le désespoir, le suicide.

Même seul on se dit faire partie de l'Humanité. Qui, en dépit de tous ses manques, défauts, contradictions, reste fraternelle. Un sourire sincère entrevu calme toutes les peines. Des gens vous ont fait souffrir ? Leur souvenir a moins de réalité que le prochain sourire rencontré. Pour servir de guide, boussole, bouée de sauvetage, donnez, échangez, faites le bien, sans exagération. Vous vous ferez ainsi du bien d'abord à vous-mêmes. La fraternité commence par être son propre frère et l'encourager à fraterniser avec ses semblables. Là est la vérité. La haine ne mène nulle part. L'amour raisonnable, car l'amour raisonnable existe, éclaire le chemin de la vie.

Basile, philosophe naïf, Paris le 12 décembre 2013

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