jeudi 19 décembre 2013

186 Marinaleda : une ville andalouse à la pointe du progrès social et politique

Ce qui se passe à Marinaleda depuis 1979, soit depuis trente-cinq ans, dépasse très largement en importance cette seule petite ville andalouse de 3000 habitants et sa région l'Andalousie. Cela concerne l'Humanité toute entière. A certains points de vue Marinaleda est aujourd'hui le sommet du progrès de la Civilisation humaine. Un exemple simple, à suivre, enrichir, développer partout dans le monde.

Les grands de ce monde nous claironnent que le problème du jour c'est « la crise ». Significatif de celle-ci est le chômage massif. Et, dans les villes de nos pays qu'on dit « civilisés » et « évolués », les pauvres vagabonds se comptent par dizaines de milles.

En France, pays très riche, il y aurait 150 000 crève-la-faim qui dorment dans la rue et 8 millions de pauvres !

A Marinaleda il y a juste 5 % de chômage contre 30 % dans le reste de l'Andalousie. Et tout le monde a un toit.

A la coopérative qui fait vivre la ville, les ouvrières travaillent dans une atmosphère détendue, en musique et sans chefs ! Elles ont le sentiment de travailler pour elles. Et que leur travail leur appartient. La production est de première qualité. Notamment l'huile d'olive, exportée en Italie, est d'exceptionnellement bonne qualité.

Les élus de la ville pourraient difficilement être corrompus par leur charge : ils ne touchent pas un centime pour l'occuper !

Et ils ont signé par devant notaire l'engagement d'être les premiers à agir pour amener des progrès économiques et sociaux à Marinaleda et les derniers à en bénéficier.

Les loyers de logements spacieux et modernes, de 90 mètres carrés avec tout le confort et un patio de 100 mètres carrés, sont de 15 euros 52 centimes par mois. La crèche, nourriture comprise, coute 12 euros par mois et par enfant. L'abonnement annuel pour la piscine coute 3 euros.

Toutes les décisions municipales sont proposées en assemblées générales où les habitants discutent et votent, enfants compris. Il y a une centaine d'assemblées générales par an.

Il n'y a pas de délinquants, pas de policiers et pas d'amendes... Et pas de capitalistes, de banquiers ou de spéculateurs, qui sont les délinquants légaux du libéralisme économique.

Devant les problèmes du monde, on pourrait penser que tous ceux qui disent chercher des solutions vont clamer haut et fort : « les solutions sont là ! suivons l'exemple de Marinaleda ! »

La plupart du temps tous ces gens qui prétendent vouloir notre bien ne le font pas. Seule une très petite minorité parle de Marinaleda. Pour découvrir Marinaleda, il m'a fallu « tomber dessus » au hasard d'Internet. Autour de moi, personne ne connaissait Marinaleda, y compris des militants politiques d'extrême gauche.

Pourquoi il y a des personnes certainement au courant qui évitent d'en parler ? Par peur de la violence ? Mais, chose prodigieuse à souligner : ce qui se passe à Marinaleda a été obtenu sans violences. Sinon exceptée celle de la « guardia civile » qui vint s'opposer aux habitants durant les années où ils luttaient pacifiquement pour obtenir de pouvoir travailler des terres.

Mais il faut à présent expliquer ce qu'est Marinaleda.

Qu'est-ce que Marinaleda ?

Marinaleda est une petite ville de l'Andalousie, au sud de la péninsule ibérique. Cette région fait officiellement partie du royaume d'Espagne. En 1936, lors du « pronunciamento » soulèvement militaire franquiste, les franquistes assassinèrent le maire républicain Vicente Cejas, son fils et trois dizaines d'habitants de cette petite ville.

Deux mots résument les problèmes andaloux : jornaleros et latifundios.

Les jornaleros sont l'immense masse de travailleurs agricoles sans terre. Les latifundios de gigantesques propriétés, très souvent en friches, appartenant à des propriétaires très riches ou des organismes étatiques, comme l'armée. Le plus gros propriétaire de la région de Marinaleda et de l'Andalousie est le duc de l'Infantado. Il possède 17 000 hectares, le plus souvent en friches. Qui lui rapportent beaucoup d'argent. En tant que propriétaire de terres agricoles il touche de l'Europe une « aide ». Vers 1980-1990 elle se montait à deux millions d'euros par an et a du augmenter depuis.

Après la mort du général Franco, survenue en 1975, la dictature va cesser. En 1977, se fonde à Marinaleda le Sindicato de Obreros del Campo (Syndicat des Travailleurs de la Terre) - SAT. Il compte 55 membres à son début. Bientôt ils seront 600.

Il va lutter pour assurer la subsistance et des conditions de vie décente pour la population. D'abord pour obtenir l'eau, puis pour obtenir la terre.

Comme cela s'avère nécessaire, les militants s'engagent dans le combat politique. Et remportent les premières élections libres depuis la fin du franquisme. En 1979, Juan Manuel Sánchez Gordillo, un enseignant né en 1952, devient à Marinaleda le plus jeune maire d'Espagne. Contrairement à une multitude de politiques de tous pays, il ne trahira pas ses électeurs après avoir été élu.

Dans son bureau, le drapeau républicain remplace le drapeau royal, le portrait de Che Guevara celui du roi. Le maire porte une chemise rouge et un foulard palestinien. Il lui est arrivé d'être frappé par la police. A deux reprises des organisations d'extrême-droite ont cherché à attenter à sa vie.

Il déclare être inspiré par l'exemple du Che, du Christ, de Gandhi et des anarchistes andalous.

Après son élection, la lutte pour la terre se poursuivra durant des années, avec occupations de fermes, blocages de routes, ligne de chemin de fer, aéroport...

L'action se porte en particulier sur les terres du duc de l'Infantado. Elles sont défendues par la guardia civile, la police du régime. Un été on verra même les hommes du duc abattre toute une rangée d'arbres afin de priver d'ombre les protestataires qui se regroupent en plein champs ! Cependant qu'en face, la police conserve l'ombrage des oliviers. D'innombrables actions judiciaires sont intentées contre les protestataires. Qui subiront la violence y compris physique de la répression. Le maire fera de la prison. Et sera et reste constamment réélu depuis sa première élection.

A force de protestations pacifiques, une victoire est remportée. En 1991, le gouvernement espagnol achète au duc 1259 hectares de terres agricoles et les remet à la municipalité de Marinaleda.

Elles vont être cultivées en coopérative. Chaque employé, quel que soit son poste, touche aujourd'hui 47 euros pour 6 heures et demi de travail par jour, de 7 heures à 14 heures. La moyenne du salaire en Andalousie est de 30 à 35 euros par jour.

Le travail est réparti. Si, par exemple, il y a 200 travailleurs et on a besoin de 50, on fait quatre équipes de 50 qui travaillent chacune à tour de rôle durant une semaine. Et tout le monde est payé pour quatre semaines de travail. Quand il y a un surcroît temporaire de travail, on embauche des travailleurs extérieurs. On n'augmente pas l'intensité ou la durée habituelles du travail des habitants de la coopérative de Marinaleda.

Si des bénéfices sont faits, ils ne sont pas distribués, mais servent à créer des emplois nouveaux.

Quand le chômage apparaît avec l'arrivée de la crise économique à partir de 2008, on s'applique à ce que chaque famille de Marinaleda ait au moins un emploi à la coopérative afin qu'elle ne se retrouve pas sans ressources. Le principe suivi est que chacun a droit à manger.

Et aussi à se loger. La municipalité a exproprié une quantité de terrains autour de la mairie. Ils sont ensuite mis gratuitement à la disposition de mal logés de la ville qui souhaitent se loger. Les matériaux de construction sont fournis grâce à une aide de l'État et la région. La mairie paie un architecte et des ouvriers spécialisés. Ils encadrent les mal logés, qui construisent une série de maisons. A l'issue, chaque mal logé dispose d'une habitation confortable avec un grand patio qui pourra servir à agrandir la maison. Aux plans de l'architecte, les futurs habitants de l'ensemble de maisons peuvent proposer des modifications. A l'issue, une fois logés, ils paient juste 15 euros 52 centimes par mois pour rembourser les matériaux de construction. Le résultat de cette politique d'auto-construction est qu'un tiers des habitants de Marinaleda est logé ainsi dans plus de 300 maisons. Et personne ne se retrouve sans abri.

Voilà où on en est aujourd'hui à Marinaleda. Et dont on ne parle pas suffisamment. Ce qui est possible là-bas l'est partout, en l'adaptant bien sûr. Et à condition de le vouloir. Mais les élus qui, de par le monde, n'agissent pas dans ce sens, le veulent-ils ? La question mérite d'être posée. Et je me doute de la réponse. Ou alors qu'ils agissent vite !

Où en est aujourd'hui Marinaleda ?

La municipalité de Marinaleda souhaiterait voir son exemple suivi ailleurs et partout.

Autre action : en août 2012, avec 400 militants syndicaux du SAT, le maire a été exproprier de la nourriture de première nécessité dans deux supermarchés de la région. Elle a été distribué à des sans abri de Séville qui squattent un bloc d'immeubles. Il y a beaucoup de sans abri dans cette ville.

Durant le même été, souhaitant offrir plus de terres à cultiver, le maire de Marinaleda, avec des militants syndicalistes du SAT, a occupé durant dix-huit jours la ferme de Las Turquillas à Osuna. Elle est immense, appartient à l'armée espagnole. En friche, juste une vingtaine de chevaux y vivent. Les occupants ont été chassé par la police. En novembre 2013, le tribunal de la région a condamné pour cette occupation le maire de Marinaleda et le secrétaire général du SAT Diego Cañamero à une très importante amende et sept mois de prison ferme. Après la confiscation de nourriture opérée en août 2012, le ministre de l'Intérieur espagnol a fustigé cette action en disant qu'il y avait certes des problèmes, mais qu'on ne devait pas réagir ainsi, car ce serait « la loi de la jungle ». A ma connaissance, dans la jungle amazonienne, les singes se conduisent plus généreusement que dans la jungle capitaliste, libérale et « européenne ».

On ne voit aucun singe priver un autre singe de nourriture sous prétexte qu'il n'a pas d'argent. Ni accaparer un stock de nourriture en affamant les autres, sous prétexte que c'est « sa propriété ».

Basile, philosophe naïf, Paris le 19 décembre 2013

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