mercredi 13 septembre 2017

854 Le domaine des faux semblants et des paroles interdites

Je connais une jolie jeune fille qui adore le sexe. Ce qui ne signifie nullement qu'elle va faire des choses sexuelles avec le premier venu. Au contraire, elle est hyper-sélective. Elle a un copain attitré. Lui assure-t-elle l'exclusivité de ses câlins ou non ? Je n'ai aucun élément pour l'assurer ou l'infirmer. Je remarque cependant ceci : on peut déclarer adorer le tir à l'arc, la cuisine, la collection d'assiettes anciennes, le jardinage, la poterie, la pêche à la ligne, la philosophie grecque ou chinoise antiques... tout ce qu'on voudra, mais pas le sexe. Si une jolie jeune fille déclare qu'elle adore ça, on prendra mal ou on interprétera mal son propos. Il ne lui reste qu'à se taire à ce sujet.

Cette même jeune et jolie fille a un postérieur splendide. Il est hors de question de le proclamer. On peut clamer la beauté de sa maison, son chien, son chat, ses enfants... mais pas la beauté des fesses de quelqu'un. Ou alors on passe pour un coureur, un mal-élevé, ce qu'on voudra.

Il existe donc des domaines, pourtant importants, où la parole n'est pas libre. Reste à se rabattre sur un langage officiel et convenu. On peut dire qu'on est « l'ami » de quelqu'un, son « fiancé », son « mari », pas qu'on aime coucher avec. Le dire est grossier. Il n'existe aucun moyen poli pour le dire.

L'autre jour une amie m'interrogeait au sujet de la jolie jeune fille dont je parlais au début de ce texte. Je n'ai pas pu lui dire : « cette jeune fille adore le sexe », mais : « elle a un copain ». Impossible d'être sincère.

Non seulement on ne peut pas être sincère, mais de plus, si on essaye de l'être, on dit une chose et votre interlocuteur en entend une autre.

Si je dis par exemple que cette jolie jeune fille me plaît, on traduira par : « il veut coucher avec » ou : « il aurait bien aimé le faire ».

Dire les choses clairement n'est pas possible. Comment s'étonner ensuite des cafouillages innombrables dans le domaine des amours ?

Une jeune fille me demandait un jour si je voulais de sa part des petites caresses. Je m'empressais de dire non. Puis m'en mordit les doigts toute la soirée. Pourquoi j'ai dit non ? Parce que c'est « correct » de dire non. Quand est-ce correct de dire oui ? Jamais, sauf dans le cadre d'un mariage.

Le conditionnement est tellement fort qu'on suit le vocabulaire admis, sans réfléchir plus avant. On nous apprend à dire « non » quel que soit notre avis positif ou négatif.

Tout est tellement interdit qu'on fini dans le ridicule. On se tait. On est maladroit. On ne sait pas trop quoi dire. Tout ce malaise a une origine : le mythe de la baise obligatoire pour rentrer dans le monde imaginaire du « Grand Amour », qui n'existe pas.

Celui qui ne suit pas les règles dominantes, les modes omniprésentes, c'est bien simple : il n'existe pas. Et comment pourrait-il exister ? Avons-nous besoin de proclamer que nous sommes naturels et désobéissants aux modes pour être naturels et désobéissants aux modes ? Non, bien sûr, pour être cela il est impossible de se justifier ou faire des discours. Pour finir, remarquons qu'à une époque où on ne jure que par la communication, il est impossible de dire simplement « j'aime le sexe » comme on pourrait dire « j'aime la musique » ou « j'aime les oranges pressées ». Et il est impossible de dire « ce fessier est très beau » comme on pourrait dire « ce bouquet de fleurs est très beau ».
Basile, philosophe naïf, Paris le 13 septembre 2017

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