jeudi 12 décembre 2013

185 Le désespoir des singes

L'être humain, dans son fond d'authenticité simiesque, porte en lui une envie folle de fraternité. Celle-ci explique nombre de ses comportements apparemment absurdes, excessifs, désespérés, irrationnels.

Au nombre de ceux-ci j'analyserais ici plusieurs suicides.

Un homme retraité se suicide. Motif évoqué : il ne lui restait plus comme activité que faire le tour de la cité jardins où il habitait.

Un autre, entré à l'usine à quatorze ans, gravit tous les échelons possible de qualifications. Il fini chef de laminoir. L'usine est rachetée par un concurrent. Qui décide sa liquidation. L'ouvrier qui a passé sa vie dans cet établissement, s'est consacré à lui, se suicide. Il laisse une veuve et un orphelin.

Un jeune cuisinier, passionné par son métier, est engagé dans un très grand parc d'attractions. Il se retrouve dans un pseudo-restaurant où les plats arrivent tout préparés dans des sachets de portions individuelles sous vide. Son travail se résume à les faire réchauffer dans l'eau bouillante, ouvrir et vider dans les assiettes qui sont portées ensuite aux clients. Désespéré, il se suicide.

Pour ces trois cas existent des explications simples. Qui m'apparaissent, réflexion faite, éloignées des motifs réels.

Les explications simples étant : le retraité s'ennuyait. Et n'avait plus de raisons de vivre. L'ouvrier lamineur se retrouvait au chômage. Le cuisinier était déqualifié.

La vraie, seule et unique raison des trois était que la fraternité était bafouée. Dans les trois cas, le suicidé avait réalisé qu'on lui faisait, quelqu'un lui faisait, subir un sort. Qui témoignait de son absolu mépris, absolu ignorance de la fraternité. C'est ce sentiment d'être victime de cette violence, qui les a poussé à mettre fin à leur vie.

Quand ce sentiment de non fraternité n'est pas aussi fort, dans les mêmes conditions matériels et sociales on ne se tue pas. On peut s'ennuyer retraité. Se retrouver au chômage ou dans un emploi largement déqualifié. Et tenir le coup.

Autre exemple des conséquences du refus de fraternité. Un jeune homme apprend par sa petite amie qu'elle le quitte. Il la tue.

L'explication simple est la possessivité. Et le non sens de tuer quelqu'un auquel on tient.

Le motif réel est différent : on est proche d'une personne. Subitement elle vous quitte. Et apparaît satisfaite et contente alors qu'on souffre. Ce refus brutal de la fraternité est ressenti comme une agression insupportable. D'où vient la réaction violente. Qui est bien sûr totalement injustifiée et injustifiable.

Le besoin ardent de fraternité conduit à quantité de comportements aberrants. On pense vivre avec quelqu'un. Dont on partage effectivement une partie de la vie quotidienne. Cette personne vous fait horriblement souffrir. Mais, pour rien au monde on ne veut la quitter. Pourquoi ? Parce que la perspective de quitter, lâcher cette « fraternité » très largement imaginaire vous terrorise.

D'autres situations également insensées : on croit séduire, on est séduit ; on croit protéger, on est dépendant et prisonnier de la personne qu'on croit protéger. A laquelle on croit être indispensable. Et qui, quand elle en aura marre de profiter de vous, vous quittera sans remords ni regrets pour profiter d'un autre.

Les justifications et excuses qu'on trouvera pour justifier d'accepter d'être littéralement « dévoré vif » par quelqu'un sont diverses, innombrables et variées. Au fond, elles recouvrent toutes la même chose : la fringale ardente de fraternité. Le refus, la peur de perdre même rien que l'ombre de celle-ci, la présence imaginaire de celle-ci. Le singe en nous ne peut pas admettre que cette chose indispensable dont il a naturellement besoin, on la lui refuse. Son frère n'est plus son frère, mais un étranger qui, dans le pire des cas, rit de son malheur. Ou qu'il a l'impression d'entendre rire de son malheur.

La difficulté d'analyser les comportements vient du phénomène de la pluralité des mondes. Chacun vit dans le sien. Et le perçoit différemment des autres. A un Anglais rencontré en vacances, je disais : « le prince et la princesse de Galles, avant d'être prince et princesse, sont des êtres humains comme toi et moi ». Il me répondait : « je ne suis pas d'accord. » Et, pour lui, effectivement, dans son monde, le prince et la princesse de Galles n'étaient pas des humains comme les autres.

Quand manque la fraternité, on voit certains pratiquer la fraternité avec des objets morts. Un milliardaire a ainsi acheté il y a quelques années un manuscrit authentique de Léonard de Vinci. Comme ça, il peut déposer ce précieux objet sur une étagère à portée de main chez lui. Le prendre. Le feuilleter. Et avoir l'illusion de communier avec l'illustre savant et artiste. Mais, en réalité, il a juste un paquet de feuilles de parchemin relié entre les mains. Qu'il a acheté avec beaucoup d'argent. Qui pourra être revendu un jour. La fraternité qu'il ressent est absolument factice.

D'autres formes de pseudo fraternité de compensation du vide existent. Par exemple on remplacera la fraternité par la fonction sexuelle. On croira qu'en s'accouplant avec le plus grand nombre de partenaires possible on vit quelque chose. On ne vit en fait pas grand chose. Et, à force d'insister dans cette direction, on peut bien finir par commettre des bêtises, crimes et imprudences. Comme d'agresser sexuellement une femme de ménage dans un hôtel new-yorkais.

L'insatisfaction générée par des comportements de compensation pourra être réduite par la poursuite de mythes. Par exemple, on pensera qu'il existe des rapports sexuels fabuleux. Qui eux apportent pleine satisfaction. Il suffirait de faire la rencontre unique de la bonne personne ! Piètre consolation que la poursuite de ce rêve sexolâtre !

Plus simple et moins risqué le plus souvent, sera de chercher à compenser le manque de fraternité par la possession d'argent ou d'objets. Collectionner des disques, timbres, carte-postales, servira à oublier la dureté du monde.

Ce qui protège des conséquences nuisibles du manque de fraternité, c'est conserver l'amour des autres en général. L'amour devient alors une véritable assurance-vie contre le désespoir, le suicide.

Même seul on se dit faire partie de l'Humanité. Qui, en dépit de tous ses manques, défauts, contradictions, reste fraternelle. Un sourire sincère entrevu calme toutes les peines. Des gens vous ont fait souffrir ? Leur souvenir a moins de réalité que le prochain sourire rencontré. Pour servir de guide, boussole, bouée de sauvetage, donnez, échangez, faites le bien, sans exagération. Vous vous ferez ainsi du bien d'abord à vous-mêmes. La fraternité commence par être son propre frère et l'encourager à fraterniser avec ses semblables. Là est la vérité. La haine ne mène nulle part. L'amour raisonnable, car l'amour raisonnable existe, éclaire le chemin de la vie.

Basile, philosophe naïf, Paris le 12 décembre 2013

lundi 9 décembre 2013

184 La frontière des caresses

La frontière des caresses est une phénomène culturel fondamental de notre société. Et qui a la particularité de ne pas exister officiellement. Cette frontière marque le fait qu'à un moment-donné de la relation entre deux ou plus d'humains, celle-ci devient « sexuelle ». C'est-à-dire est sensée devoir déboucher sur l'accouplement. Ce moment est signifié par des événements bien précis. Leur caractère culturel est montré par leur singularité suivant les sociétés considérées. Ainsi, par exemple, s'embrasser sur la bouche ne marque pas la frontière des caresses en Russie. En France, en revanche, c'est le cas.

Les enfants ignorent cette frontière. En voici deux exemples : une grand mère parisienne qui adore son petit fils de quatre ans parlait devant moi à une de ses vieilles amies. Elle lui racontait que son petit fils l'avait surprise en lui disant : « Mamie, je voudrais t'embrasser sur la bouche pour voir ce que ça fait. » Elle lui avait répondu : « Ah non, Mamie n'embrasse pas comme ça, sauf Papi. Parce qu'elle est amoureuse de Papi. » Et ainsi la dame inculquait à l'enfant ladite frontière.

L'inexistence de celle-ci pour les petits enfants m'a valu une désagréable mésaventure il y a une trentaine d'années. Pour moi, élevé dans une famille où j'étais privé de câlins, ceux-ci ne me paraissaient pas autrement que « sexuels ». Or, un jour, j'étais assis sur un siège bas, quand le fils de mon meilleur ami, alors âgé de deux ans, s'est approché de moi. Et, par surprise, m'a embrassé dans le cou. Ça m'a beaucoup troublé et dérangé. Pourquoi ? Parce que ça m'a fait très plaisir et aussitôt culpabiliser. Embrasser dans le cou, ressentir du plaisir en étant embrassé dans le cou, m'apparaissait forcément « sexuel ». Or, il s'agissait d'un innocent petit enfant ignorant ce qu'il faisait. Éprouvant dans ce cas du plaisir, bien malgré moi, cela signifiait-il alors que j'étais un monstre attiré sexuellement par un petit enfant ? Cette pensée m'a tourmenté durant une quinzaine de jours, sans que j'ose en parler à personne. Finalement, j'ai trouvé la réponse satisfaisante : « Mais non, je ne suis nullement attiré ainsi par cet enfant. Je n'ai aucun désir de copuler avec. Il n'y a aucun problème ! »

On pourrait croire que si cette frontière existe, seuls ceux qui évitent le sexe en tiennent compte. Les libertins devant l'ignorer absolument. Ce n'est pourtant pas du tout le cas.

Je compare deux personnes que je connais. L'une, un homme, n'est pas du tout libertin. Proche de moi, s'il veut me faire un câlin. Il me donne des tapes dans le dos, qui expriment sa sympathie, en évitant absolument de me faire plaisir. L'autre, une femme libertine, par moments a des gestes tendres, mais reste au fond très distante. Pourquoi ? Parce que si pour le premier la frontière des caresses ne doit pas être franchie, pour la deuxième, on ne doit la franchir que bien clairement pour aller à l'acte. Or, je suis étranger à ses messages gestuels. Son langage suggéré ne m'est pas connu. Et je n'y répond pas. En résumé, elle ne veut franchir la frontière des caresses qu'à condition d'aller à la relation sexuelle. Si ça n'est pas clair. Et si ça ne suit pas son expression gestuelle, elle s'arrête en chemin. On voit ici que plus que la jouissance, il s'agit de rechercher la communication, l'accord. Quand on ne trouve pas la communication, l'accord, on se passe de la jouissance. En dernier ressort c'est la communication qui reste la chose la plus importante.

Beaucoup ont du mal à franchir la frontière des caresses. Il n'est pas rare de voir des individus recourir à l'alcool pour se donner le courage, la témérité de franchir cette frontière invisible. On évoque le cas de personnes saoulées et abusées. Il existe aussi quantité de gens qui boivent pour arriver à copuler. Le résultat n'est pas forcément satisfaisant. Car la communication manque.

Certaines cultures accordent une place démesurée à la frontière des caresses. Il en est ainsi de la culture chinoise, vietnamienne, cambodgienne ou laotienne traditionnelles. Deux amoureux ne se font ici aucun câlins en public. Au cours des dernières décennies j'ai assisté à l'arrivée en masses d'émigrés chinois, vietnamiens, cambodgiens ou laotiens à Paris. Durant très longtemps il était inimaginable de voir des couples émigrés de ces origines par exemple s'embrasser en public. Depuis peu d'années, l'influence occidentale a fini par faire fondre les traditions. On voit à présent à Paris de tels couples se faire des bisous en public. Mais c'est tout à fait nouveau.

La frontière des caresses connait un franchissement tactile. Il peut aussi être oculaire. On la franchi avec les yeux, le regard.

J'ai connu un jour un duel oculaire dans un lieu public parisien. Une jolie femme d'origine orientale entre et commence à me fixer un certain nombre de fois. Moi, de mon côté, je la regarde. D'abord par plaisir et curiosité, puis par curiosité essentiellement. D'ordinaire, les jolies femmes à Paris évitent de regarder ainsi un homme. Car elles franchissent alors la frontière des caresses. Au bout de quelques échanges oculaires, voilà la belle qui m'apostrophe : « il y a un problème ? Pourquoi vous me fixez comme ça ? » Sans relever le fait que c'était elle qui me fixait aussi, je lui répond, pour éviter le conflit : « je vous regarde parce que je vous ai trouvé jolie. Mais si ça vous gêne et vous préférez que je ne vous regarde pas, je ne vous regarderais pas. » Elle m'a répondu : « je préfère ». J'ai cessé de la regarder.

Il s'agissait en fait d'un duel oculaire. La femme s'était donné la liberté de me fixer, chose qui ne se fait pas aujourd'hui à Paris. On ne regarde pas ainsi par dessus cette frontière, ça paraît louche. Et dans certains lieux ça signifie certainement : « on baise ! » Comme je l'ai fixé aussi, elle a cherché à avoir le dessus. Et m'humilier en faisant comme si elle avait été agressée et se défendait. Pour éviter de m'embrouiller avec cette inconnue, je lui ai laissé le bénéfice de sa petite « victoire ».

Elle était semblable à ces femmes que j'ai vu me draguer franchement, puis faire machine arrière et m'accuser de les maltraiter, alors que j'avais plus ou moins répondu à leur attente.

L'histoire de ce genre la plus invraisemblable qui me soit arrivé s'est passée il y a bien des années. J'étais en visite chez une jeune dame. A un moment-donné, elle quitte la pièce. Revient peu après et me prend la main, l'introduit directement dans sa culotte ! J'en ai été abasourdi. Je l'ai vaguement caressé. Puis ai ressorti ma main. Là elle m'a engueulé parce que je n'avais pas assumé. Sous-entendu j'aurais du chercher l'accouplement. Et le plus beau, c'est que deux jours après, elle m'a reproché au téléphone d'avoir « profité de la situation ». Je lui ai répondu que ça avait eu l'air aussi de lui faire plaisir. Et elle a tu ses récriminations.

Par la suite, j'ai réalisé que durant le bref moment où elle était sortie de la pièce où j'étais, elle avait pris de l'alcool pour se donner du courage pour aller vers moi. Les effets l'avaient quelque peu dépassés. Elle, d'ordinaire si réservée, avait pris une attitude caricaturalement opposée.

Dans les années 1970, dans le milieu étudiant parisien que je fréquentais, il suffisait d'un regard appuyé échangé entre deux jeunes pour signifier le franchissement de la frontière des caresses. Je me souviens avoir ainsi échangé un regard avec une jeune femme, presque sans le chercher. Avoir compris qu'elle était d'accord pour aller avec moi au lit et ne pas y avoir donné suite. La drague ne m'a jamais passionné.

Le franchissement de la frontière des caresses s'exprime également avec le code vestimentaire. C'est alors comme une sorte de frontière vestimentaire. Plus d'une fois j'ai entendu des femmes se plaindre de l'audace vestimentaire qu'elles rencontraient dans leur entourage féminin. Le cri du cœur était : « ces filles exagèrent ! »

Les codes vestimentaires de franchissement de la frontière des caresses ne sont pas les mêmes suivant les pays. En Angleterre ou en Bulgarie, par exemple, une jolie fille peut se balader seule dans la rue le soir en minijupe ultracourte et haut moulant les seins sans que ce soit interprété comme une provocation sexuelle. A Paris, ce n'est pas pareil. Les femmes sont moins libres.

La frontière des caresses n'est pas définie très régulièrement. Et varie en fonction de règles locales propres à un groupe, une famille, une personne. Ainsi s'agissant du baiser sur la bouche. Quand j'étais étudiant aux Beaux-Arts dans les années 1970, je me souviens qu'il y avait dans l'atelier de gravure une très gentille Québécoise prénommée Colette. J'aimais beaucoup aller lui dite bonjour. Car systématiquement, au lieu de me faire la bise sur la joue elle m'embrassait sur la bouche. Je n'ai pas du tout le sentiment qu'elle cherchait ainsi à aller vers autre chose. C'était sa façon à elle d'embrasser. Et c'est tout. Je me souviens qu'en 1976, quand j'étais en vacances dans un camping en Bourgogne, deux dragueurs disaient entre eux : « telle fille, elle embrasse sur la bouche. » C'était visiblement pour eux tout ce que ça signifiait. La frontière des caresses était ici légèrement différente de celle des autres personnes généralement rencontrées par eux.

Dans le cadre d'une relation entre deux personnes la frontière des caresses peut prendre un tracé singulier. Ainsi une amie avait un jour décrété que la frontière entre nous deux s'arrêtait à la ceinture. Au dessus, tout était possible de ma part ou presque. En dessous, tout était interdit. « Je ne suis pas ta maîtresse » me donnait-elle comme explication.

Le problème de fond causé par la frontière des caresses est qu'elle détruit l'unité de la relation et divise les individus eux-mêmes et entre eux par des formules incompréhensibles, non étudiées, non maitrisées et non analysées. Où est la frontière des caresses ? Chacun lui donnera sa définition plus ou moins précise, sincère, évolutive, singulière.

Le résultat le plus triste de cette frontière est que des dizaines de millions de gens, voire bien plus encore, se retrouveront totalement privés de tous contacts « physiques » chaleureux. Je me souviens d'un vieil homme très sympathique. Ni sa femme, ni son fils, ni sa belle-fille ne le touchait. Seuls ses deux petits-enfants lui grimpaient sur les genoux.

Vers 1990, au service de gériatrie du défunt hôpital Broussais j'ai parlé avec des infirmiers qui me dirent pratiquer des massages aux personnes âgées uniquement pour leur offrir un contact.

La même chose aujourd'hui se retrouve avec les massages dit « de confort » qui sont donnés dans les cabinets de kinésithérapie, à titre onéreux et non remboursés par la sécurité sociale.

Autre problème : quand on est sensé franchir la « frontière des caresses », on est sensé devoir aller vers le sexe obligatoire. C'est une erreur très grave, très courante et dévastatrice, car rien ne devrait être ici « obligatoire ». Et qui plus est applaudi par l'entourage, qui devrait éviter de s'en mêler.

Croire qu'il existe une frontière des caresses à respecter, ou a franchir selon certaines règles, fait partie d'une culture qui nie les rapports humains sincères et chaleureux.

Où est la frontière des caresses ? Elle n'existe que dans le fatras de nos conventions. On en a très peur. On appréhende son « franchissement ». De quoi aurais-je l'air ? Comment serais-je accueilli ? Que dois-je faire ? Que veut l'autre ? Aura-t-il peur ? Dois-je avancer encore, ou déguerpir ?

Cette question de la « frontière des caresses » est vaste et complexe. Elle mérite d'être étudiée tranquillement, posément, avec sensibilité. Pour aller vers plus de relations réelles, chaleureuses et enrichissantes entre les humains. Et comme l'existence de cette frontière est niée, commençons par l'éclairer le plus largement possible. C'est aussi le but de ce petit texte de réflexions.

Basile, philosophe naïf, Paris le 9 décembre 2013

dimanche 8 décembre 2013

183 A propos d'à-priori

Il y a quelques décennies, une expérience fut tentée, je crois aux États-Unis. Sur une liste de candidats au mariage furent sélectionnés deux partenaires théoriquement idéalement accordés pour s'entendre. Les deux potentiels tourtereaux se virent offert une semaine de vacances ensemble, dans le meilleur cadre possible. On attendit le résultat. L'amour allait-il naître ? Les expérimentateurs en furent pour leurs frais. Certes, les deux potentiels tourtereaux passèrent une semaine agréable. Mais en aucune façon tombèrent amoureux. Les organisateurs de l'expérience restèrent perplexes.

Pourtant, l'explication existe. Il manquait à ces deux personnes au moins un aspect fondamental de la rencontre. C'est la rencontre elle-même.

Pour se rencontrer vraiment, il faut la découverte l'un de l'autre. La surprise de s'accorder... Là, la messe était dite. Dès le départ il était prévu, annoncé et connu que l'accord devait se faire, mécaniquement, automatiquement. La vie n'est pas si simple. Agir ainsi, c'est lui faire violence.

La méthode pour marier utilisée ici n'est pas nouvelle. Durant des siècles, elle fut employée pour les rois et les nobles en général. On listait les épouses potentielles et on négociait leur importation. Certes, des critères politiques d'alliance étaient fréquemment seuls suivis. Mais on peut supposer que ce n'était pas toujours le cas. Ce qui est certain, c'est que ces couples procréaient et ne s'aimaient pas. Il y a peu d'années, une commentatrice proférait joyeusement à ce propos une flamboyante ânerie : « ils finissaient par s'aimer ! La preuve, ils ont eu beaucoup d'enfants ! »

La manière la plus efficace d'empêcher une rencontre de se faire est de la prévoir d'avance. L'imaginer. Au lieu de se laisser vivre. Et laisser venir le monde vers vous. Et réagir au jour le jour à lui, sans chercher à suivre un programme, un chemin dessiné d'avance. La formalisation des sentiments, la planification de la vie, tuent les sentiments et la vie-même. On a beaucoup parlé du mariage ces derniers temps en France, à l'occasion du débat sur le mariage entre personnes de même sexe. Un débat qui en revanche n'a à ma connaissance jamais été ouvert en grand dans l'opinion publique est le suivant : pourquoi certains couples non mariés qui s'entendent bien et décident finalement de se marier officiellement, vont se séparer peu après ? Comme si le mariage venait ici détruire leur relation ? Ce genre de question touche au fond des choses de la vie. Qui font que quoi qu'on fasse, il faut s'écouter. On n'est jamais trop à l'écoute attentive de ce que dit notre cœur.

Laisser le temps au temps. Faire le cheminement de la découverte de l'autre. Autant d'éléments qui manquent souvent dans la pratique de la recherche amicale ou amoureuse chez bien des gens. On fait de l'apriorisme.

Par exemple, on pratique l'angélisation ou la diabolisation. Combien de niais angélisent. Croient qu'il suffit qu'une femme soit belle en suivant les critères du jour, pour faire « le bonheur » d'un homme ? Et d'autres qui font le même raisonnement à propos de la beauté d'un homme ?

Inversement, combien diabolisent ? Décrètent par avance, par exemple, qu'un homme ou une femme « trop jeune » ou « trop âgé » pour l'autre ne saurait le rendre heureux ?

Autant de manières artificielles d'anticiper avec des à-priori pour chercher à conduire la vie relationnelle. Exactement comme les expérimentateurs déjà mentionnés ici cherchant à établir les bases d'un couple idéal et rencontrant un échec flagrant.

Combien de personnes cherchent des garanties, des trucs, des raccourcis, des chemins de traverses pour arriver à un « bonheur » imaginaire. Et vont chercher à « deviner » d'avance par quel chemin mystérieux aller ?

Les librairies regorgent d'ouvrages bidons rédigés par des gourous de fantaisie auto-proclamés qui donnent leurs recettes « infaillibles » pour trouver le bonheur garanti !

On pourra voir aussi brandies à cette occasion des prétentions « scientifiques ». Vous voulez trouver le bonheur et ne le trouvez pas ? Faites donc une psychanalyse ! Ce qui est certain dans une psychanalyse classique, c'est qu'au prix où sont les séances elles fera au moins le bonheur financier de votre analyste !

On peut aussi faire appel à la magie de l'astrologie : en vertu de la date de naissance d'un inconnu, savoir par avance, avant de le connaître, s'il pourra faire votre bonheur. Fadaises que tout cela !

Et si, au lieu de chercher le moyen miracle d'arriver au bonheur obligatoire vous commenciez par vous écouter ? Chercher, constater simplement ce qui est en vous. Et qui, chose bien étonnante, le plus souvent ne correspond guère à la pensée unique dominante.

A force d'alterner traversées du désert et déceptions cruelles dans ma quête du bonheur obligatoire, j'ai fini par constater que je ne trouvais pas le sexe aussi passionnant qu'on voudrait nous imposer de penser. Je ne le trouve même pas intéressant du tout, ou presque. Mais, j'ai durant des dizaines d'années cherché à faire comme tout le monde. C'est-à-dire à suivre la pensée unique qui proclame le bonheur sexuel et obligatoire à chercher.

L'être humain est sexué. Et alors ? Il a aussi un appendice qui ne lui sert à rien. Pourquoi son zizi devrait lui servir absolument et obligatoirement à s'accoupler régulièrement ? Les statistiques données par les sondages à ce sujet m'apparaissent totalement fantaisistes. Si je les compare avec le peu de confidences entendues autour de moi. Des millions de gens ne baisent pas durant des semaines, des mois, des années, voire jamais. Et les sondages donnent des statistiques flamboyantes et totalement imaginaires montrant tous les humains passant leur temps à baiser régulièrement.

Que de discours sur l'être humain sexuel, asexuel, hétérosexuel, homosexuel, bisexuel ou transsexuel ! En fait, l'être humain est sexué, tout simplement. Il n'est pas sexuel, asexuel, hétérosexuel, homosexuel, bisexuel ou transsexuel. Il n'est rien du tout de précis dans ce domaine.

Il est plutôt fraternel. Au sens où il a besoin de l'amour des autres. Et de l'échanger avec le sien.

Je ne me sens ni fondamentalement sexuel, asexuel, hétérosexuel, bisexuel, homosexuel ou transsexuel. Je me sens tout simplement fraternel.

Comme un prêtre ou une religieuse ? demanderont certains.

Non, car un prêtre ou une religieuse font vœu de chasteté et renoncent à la chair. Moi, je ne renonce à rien. J'ai seulement renoncé de continuer à faire comme si le sexe m'intéressait. Alors que j'ai constaté qu'il ne m'intéressait pas, ou guère.

Puis-je changer ? Ou changer, puis revenir à l'état présent ? Bien sûr. Mais ça n'est pas l'essentiel. Et ça ne m'inquiète absolument pas. Ça peut tout aussi bien ne jamais arriver. Ça ne m'empêchera pas d'être fraternel. Et développer mon amour des autres.

Quant à ceux qui ne me comprendront pas, ça n'est pas grave. Ils ne se comprennent déjà pas eux-mêmes. A force d'écouter leur zizi, ils ont fini par oublier qu'ils ont un cerveau et un cœur.

Basile, philosophe naïf, Paris le 8 décembre 2013

samedi 7 décembre 2013

182 Pourquoi fuir ou s'en aller ?

Prendre le temps de découvrir, se découvrir à soi, laisser le temps au temps, laisser venir les événements, sans analyser et programmer d'avance, projeter, prévoir, imaginer ce qui va arriver, catégoriser, classer, espérer, craindre, désespérer...

Quand on garde l'esprit frais, on avance en se demandant ce qu'on ressent, ce qu'on a envie. Et ce que l'autre, si nous le rencontrons, a envie de faire. En se respectant et respectant l'autre, on laisse naître des moments nouveaux, on s'enrichit la vie.

Quand on commence à classer dès le départ. Et se dire ce qui doit arriver et comment, on ne perçoit plus la réalité. On ne s'intègre plus dans le processus vivant des gens et des choses.

On commence par identifier et ranger les rencontres. Au lieu de chercher simplement à voir et suivre le chemin qui se découvre petit à petit.

On ne devrait jamais se dire « je veux rencontrer la femme de ma vie » mais : « je veux rencontrer la vie ». Qui pourra prendre la forme d'un homme, une femme, un enfant, un animal, une musique, un paysage, une spécialité culinaire, un bel objet, un chaton, un parfum, le vol d'un papillon autour d'une fleur. On s'efforcera d'apprécier pleinement ces différentes facettes de la vie. Et sentir ce qu'elles apportent. Et quelle est la plus juste conduite qu'elle amène à avoir.

Conduite qui peut ne pas être du tout logique et prévisible. Si c'est, par exemple, un chat qu'on rencontre, il n'est pas du tout dit qu'on va forcément le caresser. Il existe des chats qui n'aiment pas les caresses.

Les années passant, il est fréquent qu'on devient circonspect et exigeant, suite aux déboires et déceptions rencontrés. Alors qu'en fait chaque jour est le premier. Et il suffit d'écouter très attentivement. Regarder et suivre exactement le chemin étroit qui se découvre au fur et à mesure devant nous. Pour éviter de retomber dans les ornières rencontrées déjà dans le passé.

Quand on rencontre un être vivant, que ce soit un hamster, un corbeau ou un humain, évitons de le juger. Considérons-le pour ce qu'il est au moment où il se présente à nous : il est unique. Et la rencontre qui commence est unique également.

La prudence est possible. Mais il n'y a plus de peur à partir du moment où on regarde exactement où on met les pieds. Et, certains jours, un hamster peut vous apporter plus qu'un corbeau et un corbeau plus qu'un humain.

Regardez et écoutez le spectacle du monde. Vous ne serez jamais seul et jamais triste. Ce qui plonge dans la solitude et la tristesse, c'est le bruit du monde. Ignorez ce bruit. Écoutez plutôt le chant des oiseaux ou la douceur du silence.

Vous êtes seul ? C'est merveilleux ! Vous êtes accompagné ? C'est merveilleux aussi. Tout est merveilleux, à condition de savoir en gouter la douceur et la profondeur. Le malheur vient souvent de ce qu'on regrette de ne pas avoir. Mais nous n'avons rien. Même notre ombre ne nous appartient pas. La seule chose que nous pouvons apprécier, c'est l'instant présent. Où peut se glisser le chatoiement d'une libellule traversant un rayon de soleil au printemps. Une fleur blanche se balançant doucement dans la brise au milieu d'une prairie ensoleillée. Une grenouille solitaire posée sur une feuille de nénuphar, plongeant dans l'eau d'un étang dans la tiédeur du soir.

Basile, philosophe naïf, Paris le 7 décembre 2013

dimanche 1 décembre 2013

181 Réflexion sur l'organisation fraternelle et douzainière

Je ne suis ni pour la dictature, ni pour la révolution, mais pour l'Humanité, un monde amélioré, à défaut d'être parfait. Or, que ce soit dans la démocratie comme sous la dictature, un problème est commun et permanent : d'un côté est l'État, de l'autre l'individu, seul. Le déséquilibre est gigantesque. Dans un petit village, par exemple, il y a d'un côté Monsieur le Maire, de l'autre les individus, seuls. Et que dire quand ce n'est plus simplement Monsieur le Maire, mais Sa Sainteté le Pape, Sa Majesté l'Empereur ou Monsieur le Président de la République ? Le déséquilibre est encore plus massif. Quand un mouvement de protestation rassemble, le même problème surgit. Tout de suite il y a d'un côté les chefs, les leaders, les activistes, de l'autre, toujours les individus, seuls.

Tant qu'on ne sortira pas de cette situation de l'individu seul face au pouvoir, si petit soit-il, on ne risque pas d'améliorer vraiment et durablement les choses.

L'individu seul est faible, désarmé, influençable, apeuré, manipulable, exploitable, fanatisable, timide, incertain, égaré.

Pourtant, il a tendance à se regrouper : par affinités, goûts, amitiés. Concert de hurlements des tenants des pouvoirs : c'est le communautarisme ! La clique ! Le corporatisme ! Le gang ! La franc-maçonnerie ! La société secrète !

Non, c'est la tendance naturelle de l'animal social.

Il y a deux siècles, on reconnaissait les membres d'une communauté à leur costume, langage, contes, chants, danses, traditions culinaires, architecture des maisons, étables. Jusqu'aux races de chèvres, moutons ou vaches élevées qui indiquaient qu'on était Gascon, Berrichon ou Auvergnat.

Aujourd'hui, tout est gris. Plus de cultures régionales, on est tous Français, assis devant le même téléviseur de merde diffusant le même programme distractif de merde. Du moins, c'est ce que nous souhaitent nos « élites » tout en nous crachant dessus.

Dès qu'on invoque une culture régionale de bonnes âmes nous traitent de fascistes. Danser la bourrée auvergnate ou la gavotte, parler Breton ou Flamand de Dunkerque, seraient assimilables à une volonté scissionniste et insurrectionnelle.

Le seul groupe local que les États encensent, c'est « la famille ». En lui souhaitant de servir de courroie de transmission au pouvoir d'État.

Il existe une forme de structure politique, artistique, sociale, poétique qui était à la base de la festivité partout en France. Et l'est encore à Dunkerque et dans sa région : la goguette.

C'était des groupes de moins de dix-neuf personnes, se réunissant ponctuellement pour passer un bon moment ensemble, boire, manger, rire, bavarder, plaisanter, danser, chanter des chansons.

A Dunkerque, dans sa région, suivant l'amplitude traditionnelle des équipages des navires de pêche morutière, les groupes sont de douze. La fraternité et le Carnaval disparues ailleurs continuent à prospérer grâce au maintien de ces sociétés douzainières (composées de douze membres). Parlant des prémisses de la Commune de Paris de 1871, un auteur signalait l'existence de groupes indépendants proches, formés d'une dizaine de membres chacun. Ne serait-il pas juste et intéressant de propager cette forme de rassemblements douzainiers partout, pour humaniser la société ?

Basile, philosophe naïf, Paris le 1er décembre 2013

180 A propos des bonnets rouges

En 1956, fut créée une nouvelle taxe : la vignette auto. Cet argent devait servir aux vieux. Ils n'en virent jamais la couleur. Cette taxe fut supprimée en l'an 2000.

En 2013, les héritiers des bouffons d'hier, bouffons d'aujourd'hui, chantent la gloire d'une nouvelle taxe : l'écotaxe. Elle doit officiellement servir à moderniser nos routes, autoroutes et chemins vicinaux. Nouvelle bouffonnerie ! Le seul objectif est de vider nos poches.

On a déjà dépensé allégrement un petit milliard d'euros pour construire des dizaines d'impressionnants portiques bourrés d'électroniques destinés à fliquer nos axes routiers et taxer les poids lourds. Construits par une société privée basée en Italie qui devra collecter cet impôt.

Et demain taxer tous les véhicules, y compris les véhicules légers, et aussi les deux roues. Et ajouter par la même occasion un panel de caméras de surveillance policière sur tout le territoire.

La Bretagne s'embrase contre ces portiques.

Alors, tout le monde y va de son couplet. Les une pour expliquer que la Bretagne est frappée par de nombreuses faillites et réagit en tant que telle. Et d'autres pour dénoncer la collusion improbable entre patrons et salariés, droite, extrême droite et identitaires bretons.

Chose particulièrement étrange et curieuse, personne ne relève un point essentiel :

Pourquoi la Bretagne bouge avec ses bonnets rouges ?

Pour une très simple raison : partout en France l'automobiliste-mouton se fait tondre par d'innombrables et odieux péages autoroutiers. Partout... sauf en Bretagne où ils n'existent pas.

D'où la colère des Bretons. Ils n'ont jamais vu de péages sur les routes chez eux. Et les refusent avec vigueur.

Ils vont ainsi être à la pointe de la révolte contre la taxe pseudo-écologique, taxe ouvrant la voie aux péages pour tous, y compris pour emprunter les nationales.

Ce point essentiel, évident, de l'absence de péages en Bretagne, personne n'en parle.

La presse d'information informe, ou plutôt est informe.

Certains critiquent les protestataires bretons. En attendant, l'écotaxe est bloquée. Sans les Bretons, elle commençait à s'appliquer début janvier prochain.

Mais, au fait, pourquoi n'y a-t-il pas de péages en Bretagne ? Un Breton m'a dit dernièrement que c'était suite à une clause de l'acte de rattachement de la Bretagne à la France. Elle stipulait qu'aucune route ne devait subir la présence d'un péage. Il n'y a pas de péages sur les routes bretonnes, comme sur les routes de Belgique. En France, quand on les a recréé il y a quelques décennies, c'était parait-il indispensable pour la modernisation du réseau routier. Déjà ! Depuis, nos autoroutes à péages, appartenant à l'État, on été gentiment bradées et vendues à des boites privées. Qui en font leurs choux gras. Les tarifs grimpent chaque année. A présent, amis moutons, belons tous en chœur : vive l'écotaxe !!! vive les abattoirs fiscaux !!!

Basile, philosophe naïf, Paris le 1er décembre 2013

samedi 30 novembre 2013

179 Pourquoi les vrais couples et vrais amis sont si rares ?

Pour parvenir à être un vrai couple ou une vraie paire d'amis, cinq choses sont indispensables :

Que les parties prenantes soient gentilles, absolument sincères, honnêtes, désintéressées et aient le temps et la disponibilité pour se rapprocher. Or, il est très rare que les humains soient absolument sincères, honnêtes et désintéressées.

Ce qui ne signifie pas que dans un autre cas ils soient forcément hypocrites, malhonnêtes et intéressés. Non, ils sont, la plupart du temps, relativement sincères, honnêtes et désintéressés.

Ainsi, par exemple, il est courant d'entendre dire : « je ne mens pas à mes amis. Mais, en dehors d'eux, oui, à chaque fois que ça m'arrange ».

Problème : la commodité mensongère forme l'habitude. Et, à la longue, on fini par mentir à tout le monde par commodité.

L'honnêteté elle aussi est relative. On ne vole jamais, sauf de temps en temps... comme dit le proverbe : « l'occasion fait le larron ». Un objet intéressant traine et a été oublié. On le prend et oublie de le rapporter. Voler est si facile ! Dans ce domaine il est très fréquent de voir appliquer le vieil adage : « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ».

Les petits arrangements abondent, les petits contournements de règles établies sont fréquents. L'exemple vient d'en haut. Mais pourquoi ne pas dire aussi que la réciproque est vraie ? L'exemple vient aussi d'en bas. Si tout le monde vole, ou presque, pourquoi le ministre ou le chef d'état d'un pays ne volerait pas aussi ? Ce sont des hommes comme vous et moi. Simplement, quand ils volent, les sommes sont plus importantes que celles du voleur moyen.

Quand on voit frauder le fisc, que de clameurs outragées s'élèvent. Mais, tout le monde n'a-t-il pas envie de se soustraire à l'impôt ? Bien sûr, on nous ressortira la chanson de l'exemple vertueux qui doit venir d'en haut. Admettons la chanson. Il y a quelques temps, un ministre cache au fisc 500 000 euros. Concert de hurlements contre lui. Il démissionne.

A présent, réfléchissons un peu. Vous auriez 500 000 euros dissimulables au fisc, les dissimuleriez-vous ? Non ? Ah oui, une telle somme vous est inhabituelle ? Alors, disons, vous auriez 500 ou 50 euros à dissimuler au fisc et pourriez le faire. Bien sûr, vous le feriez. Pour le ministre, c'est exactement pareil. Sauf que comme il est beaucoup plus riche, il dispose de sommes plus importantes. Il est comme vous. Alors, que lui reprochez-vous ?

Que de critiques entendus contre les 80 milliards d'euros subtilisés au fisc en France chaque année, par des contribuables identiques par leur malhonnêteté à des millions et millions d'autres ! Mais, ne dit-on pas aussi : « on critique les privilèges uniquement chez les autres » ?

Tout le monde vole, ou presque. Et on voudrait que ceux qui peuvent voler le plus donnent l'exemple de la vertu ! Prétention comique, qu'on voit pourtant couramment énoncée.

Le problème avec le vol est qu'il ne s'agit pas seulement d'argent, mais aussi de comportements. Voler le temps, l'attention, les bisous et caresses, se pratique aussi.

Quand on vole, on vole tout.

Et l'amitié meurt avec.

La sincérité est nécessaire à l'amour. Le président ment pour se faire élire. Les ministres mentent pour durer. Les capitaines d'industrie mentent pour appliquer leurs plans. Les journalistes mentent pour garder leur travail. Tout le monde ment, ou presque, et tout le temps.

Le mensonge tue l'amour. Quand il est permanent, il l'empêche de naître. Avec l'amitié, c'est pareil.

Le désintéressement indispensable à la naissance d'un vrai amour, une vraie amitié, est également largement bafouée et niée dans notre monde.

Combien de gestes petits ou grands dont on attend un résultat ? Qui ne s'est pas présenté sous son meilleur jour pour obtenir en échange l'attention d'un autre ? En l'espèce, il est courant de voir, à leur échelle, des individus se comporter aussi bassement qu'un candidat aux élections faisant la pute pour briguer les suffrages des électeurs.

L'hypocrisie, se servir des autres, manipuler, flatter pour obtenir quelque chose, c'est la facilité.

Là, encore une fois, les individus concernés chercheront à se dédouaner : « oui, bien sûr. Là, je suis intéressé. Mais ailleurs, avec mes amis, mes proches, ma famille, je suis nature et sans calculs. »

C'est cela ! Rien qu'à considérer l'hypocrisie courante de bien des parents corrompant leurs enfants en les achetant avec cadeaux, compliments ou bisous pour avoir la paix, on peut douter de la validité de ces vertueux discours !

La gentillesse elle, brille souvent par son absence. Sinon, on ne la remarquerait pas. Elle irait de soi.

On revendique la gentillesse et on pratique fréquemment la violence morale.

Combien de jeunes filles rembarrent sans ménagements un amoureux mal venu et souhaiteraient être traitées avec égards et douceurs par les amoureux bienvenus ? Mais, le climat de violence morale aidant, dont elles participent, ne favorisera pas ce qu'elles souhaitent. Bien au contraire.

Enfin, le temps, la disponibilité pour aimer font souvent défaut. D'un côté parce que le travail capte attention, énergie, heures. D'autre part aussi parce qu'on veut aller vite. Or, une relation de qualité ne peut naître et se développer que dans la durée.

La plupart des humains font tout le temps exactement le contraire de ce qu'il faut pour faire naître amour ou amitié. Et s'étonnent qu'elles soient si rares.

Si vous êtes vraiment différent, c'est-à-dire tout à la fois gentil, sincère, honnête, désintéressé et prêt à consacrer du temps à la vraie relation entre les êtres, vous et d'autres, il faudra être patients et circonspects. Vos alter ego sont rares, très rares.

En attendant, ce qui peut vous aider à survivre, c'est d'aimer en général les autres. Mais cela peut aussi vous tuer si vous commettez l'erreur d'aimer une personne qui, en toute innocence, vous détruira et vous poussera à la dépression et au suicide.

La vraie amitié, le vrai amour sont rares, parce que la plupart des humains, sans le réaliser la plupart du temps, de facto, les refusent et n'en veulent pas. Pour les vouloir et trouver, il faut d'abord se changer soi-même en rejetant la bêtise ambiante. Être vigilant, soigneux, prudent, attentif et patient.

Basile, philosophe naïf, Paris le 30 novembre 2013