samedi 23 août 2014

274 On ne faisait même plus l'amour

« On ne faisait même plus l'amour » : propos péremptoire que m'a tenu une amie il y a plus de vingt-cinq ans, pour m'expliquer pourquoi elle avait du quitter son petit copain et ne pouvait pas faire autrement. Ce qui signifie implicitement qu'un petit copain, c'est celui avec lequel on baise. Et on doit le faire régulièrement. L'acte sexuel servant en quelque sorte de « péage d'entrée » dans « la vie à deux ». Avec renouvellement régulier, sinon faillite du « contrat ». Jeune fille, tu aimes ? Alors, écartes les jambes ! Jeune homme, tu aimes ? Alors bandes et mets ton engin dans le trou ! Bon dieu, quelle poésie !

« Poésie » qu'on voit répercutée par mille canaux divers : rubriques du courrier du cœur de conseils aux amoureux, discours pseudo-scientifiques, etc. Et en effet, si on prétend « former un couple », c'est qu'on « sort ensemble ». Ce qui doit se faire avec une seule et unique autre personne, sinon « on fait n'importe quoi ». Le « sexe », bien sûr exclusif, serait la marque identificatrice de l'amour réussi. Ne dit-on pas « faire l'amour ? » Mais où se trouve l'amour dans tout ça ? Avec une telle façon de voir les choses, il survit tant bien que mal, et plus souvent mal que bien.

L'acte sexuel pratiqué régulièrement est promu au rang de « certificat de garantie » de l'amour. A partir du moment où la gymnastique réglementaire est pratiquée dans l'alcôve conjugale, on est en droit d'ajouter l'élément complémentaire à la relation ainsi établie : le contrôle de l'autre. C'est-à-dire la légitime, féroce et sans pitié jalousie : « si tu fais crac crac avec un ou une autre, je te tue ! » (variante ancienne). « Si tu fais crac crac avec un ou une autre, je te quitte ! » (variante moderne).

L'amour se résumerait donc au fond à « crac crac » ?

Et puis, cette gymnastique permettra de planifier la venue des enfants, fruits de l'amour. Car sans « crac crac » pas d'enfants possible. Ce qui donne l'horrible formule suivante que j'ai entendu : « nous voulons un enfant. On y travaille. »

L'acte sexuel devient ici un travail, comme chez les prostitués. Mais, il y a aussi, déversé par mille canaux divers le matraquage permanent à propos de « l'épanouissement sexuel » possible et o-bli-ga-toi-re ! Hier, l'épanouissement consistait à éviter de baiser hors du mariage et pour autre chose que pour avoir des enfants. Ça a changé. A présent, il faut baiser et rebaiser régulièrement, sinon on est un malheureux, un malade, un déviant, un raté, un moins que rien.

Articles, livres, émissions de radio ou télévision, on n'y échappe pas. Faire l'amour au minimum deux ou trois fois par semaine devient une obligation hygiénique au même titre que se brosser les dents trois fois par jour ou s'essuyer le zizi après l'avoir lavé, pour éviter les champignons.

Et les statistiques tombent : « les Français font l'amour trois fois par semaine. Ils sont épanouis, bons amants. Etc. »

Et voilà qu'au milieu de ce concert lénifiant surgit un mec bizarre, moi. Qui prétend que l'acte sexuel ne doit se pratiquer qu'à condition qu'existe un désir authentique, qui est plutôt rare. Et que sinon, pratiqué en d'autres circonstances, l'acte sexuel va ruiner la relation entre les personnes concernées.

Mais qu'est-ce que je dis là ? Si on me suit, une bonne partie du relationnel proclamé s'effondre. Si on ne baise qu'en de rares occasions, alors pas de contrôle exigible, pas de planning pour avoir des enfants, pas d'« épanouissement ». Mais, c'est l'anarchie !

Plutôt que chercher à me répondre, on va me remettre en question. Je dois être un mec bizarre, asexuel, pas épanoui, homo qui s'ignore, etc. A quoi je réponds que je me porte très bien, me sens très bien et ne cours pas plus après les hommes que les femmes ou les mulots.

Me suivre, en dépit du caractère simple de mes propositions, signifie suivre seulement et uniquement le désir authentique, sinon éviter l'acte sexuel. Mais me suivre alors, remet en question toute une partie du discours erroné de l'homme sur lui-même.

L'acte sexuel galvaudé est vu aujourd'hui par une multitude de personnes comme la porte de l'amour, une chose unique et merveilleuse, la marque de l'émancipation de la femme (en imitant l'homme qui drague), la marque de l'arrivée à l'âge « adulte », la récompense des riches qui sont « couverts de femmes », le but du dragueur, une chose qui permet un plaisir mythique plus long que quelques misérables minutes, plaisir qui s'exalte dans la pornographie (où les « acteurs » et « actrices » le plus souvent simulent et s'emmerdent), etc.

Et il faudrait remettre en question tout ça ? En proposant simplement de s'écouter au lieu de suivre le discours abrutissant régnant ? Allons bon !

Il y a peu de chances que beaucoup de gens me suivent. Mais, à propos, comment en suis-je venue aux idées que j'avance ?

J'avais une amie proche. On se disait tout. Et on rigolait ensemble à l'idée qu'un tas de gens autour de nous s'imaginaient que nous étions amants. Puis, un jour, on s'est rapproché physiquement. On s'est dit alors qu'on était « un couple ». On a mis à l'ordre du jour le fait de faire crac crac et la vie à deux. Ça a très bien fonctionné, sauf crac crac. Et au bout de deux années merveilleuses, ce furent presque deux années et demie d'enfer. A la fin, quand nous nous sommes séparés, il y avait de la haine entre nous deux. Mais comment avons-nous pu en arriver là ?

Comme crac crac n'a jamais bien fonctionné, un ami proche m'a suggéré que c'est à cause de ça que ma compagne, insatisfaite, m'avait quitté. Discours bien dans le sens de la « pensée unique » mais qui n'explique pas tout. Pourquoi et comment avons-nous pu passer de l'amitié à la haine ? J'y ai bien réfléchi.

Au début, nous étions authentiques. Nous étions amis. Mais, après nous être rapprochés physiquement, nous avons choisi de quitter l'authenticité. Si la relation a dérapé, c'est parce qu'au lieu de rester nous, nous avons voulu, de bonne foi, placer notre relation dans un moule. Le moule de « la vie à deux », et dans celui-ci, il y avait le fameux péage d'entrée renouvelable : crac crac. Or faire l'amour est tout, sauf un geste anodin. Chercher à le faire parce qu'on se dit qu'on est ensemble, est la plus belle ânerie qui soit. Et le plus sûr moyen à terme de détruire la relation.

Des millions de personnes de bonne foi commettent chaque jour l'erreur que nous avons commise. Et leur relation fini par exploser au bout d'un temps variable. Et comme à l'origine il s'agit d'une vraie relation, adultérée ensuite avec l'acte sexuel et la vie à deux artificiellement convoqués, les personnes concernées vivent très mal leur séparation.

J'avais plus ou moins bien compris ce phénomène depuis quelques années. Là, j'ai fini par acquérir la certitude que s'il y a bien une chose à exclure de l'amour : c'est l'acte sexuel intellectualisé. Dont le choix de la pratique relève d'un raisonnement et non d'une faim véritable, authentique et partagée.

Si demain la femme la plus merveilleuse possible me propose de « faire l'amour » et vivre avec elle alors que je n'en ressens pas l'authentique envie, je dirais non. Quitte à ce qu'elle m'envoie au diable suite à mon refus. Car je sais où l'acte sexuel mal venu et la vie à deux non souhaitée conduisent. Et ne veux pas m'y retrouver à nouveau : avec la haine, le désespoir et la solitude ressentie.

J'ai renoncé catégoriquement à poursuivre l'erreur que je partageais avec mon entourage : croire qu'il faut quelque part absolument chercher et trouver la personne avec qui on vivra ensemble et on fera régulièrement crac crac. Ce renoncement à l'erreur a entraîné un phénomène qui m'a surpris. Je suis largement sorti du conditionnement général de la sexualité et de l'amour. Ce qui fait que je n'ai plus de projet en amour. Je suis prêt à aimer sans à-priori, tout simplement. Et ignore la pression générale en faveur de la recherche obsessionnelle de la bonne personne avec laquelle on fera crac crac. Crac crac qui est une chose relativement secondaire et occupe une place mineure dans la vraie vie. Crac crac qui est enfin pour moi mis à sa juste place : petite et hors projet planifié.

Quelle est l'origine dudit projet ? On est matraqué dès l'enfance par le discours impliquant de trouver un jour la bonne personne. A force de ne pas la trouver, on fait comme tout le monde, on commence à l'imaginer. Et, les années passant, l'imagination complète le portrait de la relation rêvée. On va chercher celle-ci autour de soi. On cessera de voir la réalité ambiante pour chercher à matérialiser une situation, une personne imaginaires. Conséquence, on verra par exemple une personne seule vouloir le rester pour que la place de la personne qu'elle rêve de rencontrer soit libre pour son arrivée.

La relation rêvée se construira autour de l'image de la compagne ou du compagnon qu'on rêve de rencontrer. Cette figure imaginaire et fabuleuse sera le pivot, la charpente, les fondations, la clé de voûte du rêve. J'avais déjà remarqué que ladite personne rêvée par moi avait des caractéristiques physiques précises. Répondait à un modèle précis. Je n'avais pas identifié son origine exacte.

Quand mon projet en amour s'est évaporé, le modèle est parti avec et j'ai pu identifier sans problème son origine. Petite, brune, pas spécialement portée sur le sexe : ma mère, vue par mes yeux de petit enfant. Le sexe elle n'en parlait jamais. Et si je peux dire « vue par mes yeux de petit enfant », c'est que ses cheveux n'étaient foncés qu'en un temps où j'étais petit. Après, ils ont changé et se sont éclaircis. Elle avait quarante-trois ans passés quand je suis né.

Quand le projet et le modèle disparaissent, on découvre la réalité des relations homme-femme. Elle est surprenante. Tant que je vivais à la recherche du rêve je ne la voyais pas. Là, je vois le comportement féminin que mon idéalisation de la femme m'empêchait de voir.

Ainsi il en est, par exemple, de la stratégie de la tartine (mis et enlevé) dite également du frigidaire à éclipses. Quantité de femmes vont apparemment aller vers vous, vous ouvrir leurs bras au sens propre ou figuré. Et puis repartir à toute vitesse en arrière. Quand on beurre une tartine, on y met un tas de beurre. Puis, on racle la tranche de pain en enlevant presque tout le beurre. Et quand on répète l'opération, froid, puis chaud, puis froid, on est comme un frigidaire à éclipses.

Ce comportement contradictoire s'explique ainsi : au fond de chacun de nous se trouve le désir de contact physique et moral, d'intimité partagée. Qui est exempt de la sexualité impérative que la Culture acquise lui a associé, indépendamment d'un désir vrai. La femme sait qu'en cas de situation tendre, elle se retrouvera avec un homme qui exigera, une pression générale de la société qui imposera la recherche de l'acte sexuel. Cette situation est pénible. Alors, sans l'analyser, elle va d'abord aller vers la tendresse authentique, puis esquiver la sexualité artificielle en prenant la fuite.

Pour la même raison hommes et femmes sont mal à l'aise à l'idée d'aller directement vers l'autre. Qui signifie dans notre société « civilisée » : aller directement à la tendresse polluée par l'acte sexuel obligatoire indépendamment de la présence d'un désir vrai. La cuillerée de goudron du sexe obligatoire dans le tonneau de miel de la tendresse rêvée. Il y a de quoi être absolument dégoûté.

Envie d'aller vers l'autre. Impossibilité d'y arriver sans l'ajout mal venu d'un acte sexuel « intellectualisé ». Que faire alors ? C'est la quadrature du cercle. Certaines femmes chercheront l'issue dans l'irresponsabilité, l'alcool. Pour arriver à « quelque chose » on va boire en compagnie masculine et risquer de se retrouver dans des situations scabreuses, voire même dangereuses.

Sinon, en général, on va jouer, sans aller « jusqu'au bout ». On baptise ça « le jeu de la séduction ». En 1880, un jeune étudiant en médecine parisien notait dans son journal que les jolies filles apercevant un beau jeune homme, relevaient leurs jupes et jupons un peu plus haut que nécessaire pour éviter les flaques d'eau les jours de pluie. Aujourd'hui, les mêmes comportements s'observent toujours.

Il en est ainsi de l'art du décolleté indiscret. Il s'agit de montrer sans montrer tout en montrant, faisant croire de montrer, ou laissant voir par « inadvertance » ses nichons.

Il en est ainsi également de l'art de la culotte. Il s'agit de montrer sans montrer tout en montrant, faisant croire de montrer, ou laissant voir par « inadvertance » sa culotte ou une partie de celle-ci.

Tout en jouant ainsi, les femmes observent discrètement leurs cibles. Elles ne regardent pas franchement et directement. Elles usent de toutes sortes de techniques : regard latéraux, regard porté un instant et détourné aussitôt, balayage oculaire de la zone où se trouve la cible, port de lunettes de soleil pour cacher ses yeux, sommeil simulé, etc.

Le manque d'amour et de tendresse est permanent et envahi tous les strates de la société. Une des causes jamais évoquées de la consommation tabagique réside dans le fait que sucer sa cigarette, sa pipe, son cigare, compense l'absence de bisou sur la bouche éventuellement avec la langue.

Car le bisou sur la bouche est un acte tendre et intime plus intime que quantité de gestes classés « sexuels ». Et son manque fait d'autant plus souffrir. Regardez bien un fumeur de cigarettes : devant tout le monde il se branle la bouche, les lèvres, la langue avec sa cigarette !

Les amateurs de cigare, sous prétexte de l'humecter vont jusqu'à le lécher soigneusement et sans se cacher. Qu'ils en soient conscients ou non, ils compensent ainsi le manque de léchage d'eux-mêmes et de leur prochain. Derrière l'humain « civilisé » le singe originel est toujours là.

D'autres compensations du manque d'amour, de tendresse, sont particulièrement dévastatrices : ainsi la recherche frénétique du pouvoir ou de l'argent pour l'argent (la chrématistique) qui conduit aujourd'hui notre Civilisation à l'abîme.

Chercher obsessionnellement le pouvoir et l'argent pour l'argent est une déviance. Et l'origine de cette déviance est le manque d'amour et de tendresse causé par la recherche de l'acte sexuel indépendant du désir authentique et véritable. Notre société est bien malade.

Et pourtant, la sortie de l'impasse pour chacun de nous est si simple : « écoutez-vous vous-mêmes ! Ne cherchez à faire l'amour que quand vous en avez authentiquement envie, sinon évitez absolument ! » Mais une vieille sagesse orientale dit que : « un jour les dieux voulurent cacher un secret aux hommes là où ils ne sauraient pas le trouver. Alors, ils le cachèrent dans l'homme lui-même. » Se remettre en question, se corriger soi-même n'est pas la chose la plus simple.

Et se corriger soi-même ne suffit pas pour remettre en état la société dans son ensemble, gangrenée par les pouvoirs et les cupidités multiples d'humains égarés qui persistent dans l'erreur. Il faudra un jour trouver la solution pour qu'enfin ils lâchent prise et nous laissent vivre paisiblement et libres.

Basile, philosophe naïf, Paris le 23 août 2014

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