samedi 9 décembre 2017

876 Un témoignage vivant sur la fête parisienne en 1908

CHRONIQUE
On a Dansé

Jeudi dernier, il y a eu quantité de bals masqués et parés. Que de souvenirs pour les uns, que de regrets pour les autres! Il est de mode, de nos jours, de prendre un ton larmoyant en parlant des bals de Carnaval, ceux qui se sont le plus amusés à ces bals et s'y amuseraient encore — l'herbe tendre s'offrant — sont les premiers à parler de ces bals comme ils parleraient des trépasses. Je crois qu'Horace a surtout pressenti les pleureurs de ce genre quand il a parlé de ces fameux laudateurs du temps enfui. Ma foi ! je ne tomberai guère dans ce travers. J'ai été souvent dans des bals masqués, je ne m'y suis jamais ennuyé, comme il est bon ton de l'affirmer. J'aime à emplir mes oreilles du tapage enivrant de l'orchestre déchaîné, régaler mes yeux dû spectacle amusant et varié des masques, des dominos, des costumes, des contemporains circulant gaiement dans les salles, promenoirs et pourtours, et aussi je prends plaisir à deviner, sous l'écran du loup, la flamme de doux yeux noirs surpris au passage.

Voulez-vous savoir pourquoi tant de gens prétendent s'être ennuyés à ces bals? C'est qu'ils y portent l'ennui, les tracas, les préoccupations qui sont leurs compagnons ordinaires durant les étapes de la vie. Pour s'amuser dans ces bals, comme ailleurs, comme partout, il convient d'être délesté des soucis. Si vous ne laissez au vestiaire vos tourments, vos douleurs peut-être, ce poids mort fera mourir toute gaieté autour de vous. Le plaisir n'est pas dans les joyeusetés extérieures, il est en nous. La joie est comme bien des choses, affaire de volonté. Il n'avait pas tout à fait tort, le personnage de l'opérette qui s'écriait : « Soyons gais, je le veux ! » Si vous êtes incapable de cet effort, et si vous n'en sentez nullement la nécessité, que diable allez-vous faire dans ces bals? Restez chez \vous, camarade. Il n'est pas absolu nécessité de passer un habit noir et d'aller, à l'heure où les bougies sont souillées, s'écarquiller les yeux sous le flamboiement des lustres. Pourquoi s'évertuer à considérer des chicards ou des bohémiennes quand les paupières demandent à être closes et que les prunelles intérieurement s'ouvrent sur les féeries compliquées du rêve? A quoi bon chercher le bruit quand on désire dormir. Vous avez sommeil, couchez-vous. Les bals ne sont pas faits pour ceux qui attendent le marchand de sable.

Comme aucune loi de notre pays n'oblige les contribuables à verser un louis ou un demi pour contempler toute une nuit des habits noirs gravement entraînés dans une promenade giratoire, ou des déguisés tricotant des jambes au milieu d'un cercle ironique et enthousiaste, on se demande pourquoi tant de nos contemporains persistent à aller au bal, tout en déclarant s’y embêter à mort. Si tous ces croque-morts là restaient chez eux, le bal n'en serait que plus gai. .Malheureusement, il est impossible de retenir ces porte-mélancolie. Avec résignation, comme s'il s'agissait d'un devoir de famille, d'une corvée pénible, le soir de Carnaval venu, ils endossent l'uniforme noir et. vont étaler leur morne incuriosité dans les couloirs et au foyer. Ils se montrent désespérés d'avoir été au bal masqué et se trouveraient désolés de n'y avoir point été. Ils semblent être de service, et prennent en regardant passer les dominos en quête, des altitudes de factionnaires subissant la discipline tout en maugréant tout bas contre la consigne. Le moyen de s'amuser quand on est dans ces dispositions-là ! Encore une fois, que viennent-ils faire aux bals et pourquoi se donnent-ils tant de mal pour s'ennuyer au son de la musique, alors qu'il leur serait si facile de cuver leur désenchantement chez eux ?

Tout le monde heureusement ne s'ennuie pas à ces bals toujours pittoresques et vivants. Sans parler de l'introuvable imbécile, que Dumas seul a pu découvrir cherchant une Francillon, au bal de l'Opéra et la trouvant, tous ceux qui ne sont point blasés sur les grandes assemblées joyeuses, tous ceux qui aiment le chatoiement des étoiles, le scintillement des lumières, le contact enivrant des femmes inconnues qu'il aime une seconde et avec la sensation charmante et irritante qu'elles ne sauront jamais qu'on les a aimées, désirées, et aussi les rencontres de vieux amis, les effusions cordiales dans la liberté du bal, et par dessus tout la présence des cuivres et des violons faisant rage dans l'orchestre, tout cela présente en somme un plaisir peu délicat sans doute, mais qui a sa justification dans la nature double de l'homme qui n'est pas un pur esprit.

Le bal masqué a aussi sa philosophie, Gavarni, moraliste amer et caricaturiste joyeux, n'a-t-il pas formulé l'une des plus hautes observations sociales, quand, montrant tout ce. peuple animé qui s'agite dans la salle et bondit sous le fouet de l'orchestre, troupeau affolé, troupeau affamé aussi, il fait s'écrier un débardeur penché sur l'appui d'un balcon : « Y en a-t-il des femmes!... Et dire que cela mange tous les jours... C'est ça qui donne une crâne idée de l'homme... »

Le bal masqué n'est pas lieu de plaisir pour tout le monde. Mais il est à présumer que ce n'est pas cette considération philosophique qui empêche nos contemporains de s'amuser au bal. Bien au contraire, les philosophes dans les bals sont gens d'humeur accommodante. Ils supportent les choses et prennent les gens comme ils sont, les plaisirs comme ils se présentent. Il est même à remarquer que pour certains esprits, l'Opéra est le lieu le plus favorable du recueillement philosophique. Je vous engage, à l'occasion, à y venir faire une petite retraite. Le bal et la gaieté ne sont pas aussi morts qu'on le dit en France : c'est un bruit que les imbéciles et les culs-de-jatte font courir. Ne les écoutez pas.

Étienne Seurette.

Éditorial de l'hebdomadaire La Rampe, écrit par son rédacteur en chef, 29 mars 1908 (dimanche suivant le jeudi de la Mi-Carême 26 mars 1908), retrouvé par Basile sur le site Internet Gallica le 5 décembre 2017.

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