vendredi 28 avril 2017

746 Au milieu des violeuses et violeurs

Le viol est le problème central de la société. Et comme la société, c'est-à-dire nous, ne souhaite pas ou peu s'améliorer effectivement, on n'en parle jamais, ou comme un sujet un peu hors des « véritables préoccupations » qui seraient la guerre, le chômage, l'écologie, les fanatismes, etc. Et quand on en parle, c'est souvent pour dire ou suggérer des âneries mensongères, comme le fait que les violeurs sont des inconnus patibulaires qui surgissent des bois, alors que la plupart des agresseurs sont connus de leurs victimes et font partie de leur entourage proche. Ou pour dire des horreurs, comme le fait que si la victime s'habillait sexy, le violeur a toutes les excuses du monde. Je suis un homme, et remarque ô combien les jolies filles habillées ainsi, mais pour autant n'ai aucun mal à les respecter. C'est une question de sensibilité et d'éducation. Le connard et salaud qui viole n'a aucune excuse, quand bien-même sa victime porterait la tenue la plus affriolante possible. Quand elle dit non, c'est non. Et même si elle ne dit rien, il est facile de voir si elle n' a pas envie, il suffit de regarder et surtout vouloir regarder et respecter l'autre.

Dans les discours mensongers ou les silences assourdissants qui accompagnent le problème du viol, existe un mensonge fondamental : faire du viol une question secondaire, personnelle, individuelle et qui ne concerne qu'un faible nombre de gens. C'est un problème de masses et qui nous concerne tous. Je le vois bien. Comment voulez-vous améliorer le monde si plus de la moitié de l'Humanité vit plus ou moins dans la peur permanente du reste de l'Humanité ? Certaines amies, je les ai entendu parler entre elles à propos de moi qu'elles connaissent bien, me définissent comme quelqu'un d'inoffensif. La logique terrifiante de ce propos est qu'elles considèrent les hommes qu'elles ne connaissent pas comme dangereux. Et effectivement, si on observe avec attention les femmes jeunes voyageant seules dans le métro, par exemple, on constate bien vite et aisément que nombre d'entre elles se déplacent la peur au ventre. Et de quoi ont-elles peur ? Des hommes qui pourraient et vont parfois les aborder, ennuyer, harceler, agresser. Dans quel monde vivons-nous ? Comment se fait-il qu'entre minuit et demi et quatre heures du matin il règne de facto un couvre-feu pour les jolies filles seules qui seraient tentées de traverser Paris ? Bien sûr, ce couvre-feu n'est pas déclaré et officiel. Elles peuvent prendre le risque du viol...

Allons ! Qu'est-ce que vous dites ? Mais vous avez vu la situation ailleurs ? Dans telle monarchie pétrolière orientale... chez nous on a fait des progrès ! Oui, mais, il y a encore de gigantesques et immenses progrès à faire pour arriver à une société supportable. Ce texte prétend modestement y contribuer.

On nous parle du viol pour donner entre autres des évaluations du nombre de victimes. Mais jamais du nombre d'agresseurs, la plupart masculins et aussi pour une part minoritaire, féminins. Nous côtoyons tous les jours des victimes de viols. Mais nous côtoyons aussi des agresseurs. Car si les victimes existent, les coupables d'agressions, la plupart ni punies ni dénoncées, existent aussi. Cet oubli est significatif de la très large tolérance, voire des encouragements de la société, pour les violeurs. Tant qu'on répétera qu'une fille qui s'habille sexy encourage le viol, on ne dénoncera pas les salauds qui violent.

Des salauds, j'en ai connu. Ils ne m'ont pas dit avoir violé. C'est une connaissance commune dans un cas, et la victime dans l'autre cas, qui m'en ont parlé. Ces deux violeurs n'ont rien qui indiquent particulièrement leur mauvaise qualité de violeurs. Ce sont de bons vivants, de joyeux lurons, sans plus, et tous les bons vivants et joyeux lurons du monde ne sont heureusement pas des violeurs. Mais on le voit, se méfier des hommes est une seconde nature et une précaution nécessaire pour les femmes. Cet aspect des femmes me fait penser aux antilopes dans la brousse. Quand une antilope se nourrit, elle se penche pour brouter l'herbe, puis se relève brusquement, regarde tout autour d'elle, puis recommence. Et pourquoi ce manège ? Parce qu'elle craint en permanence l'arrivée d'un grand prédateur au croc sans pitié. Pour les femmes, c'est un peu pareil. Elles ont peur en permanence. Non pas d'un prédateur étranger, mais d'un homme prédateur. Alors que l'homme est théoriquement son compagnon et pas son ennemi.

Quand on évoque le viol on parle d'agression. Mais quand on vous vole, on peut le faire en vous agressant. On peut aussi le faire en vous mentant, manipulant. On parle alors d'abus de confiance, d'escroquerie. Dans le domaine sexuel c'est pareil. On peut commettre un viol par abus de confiance comme on peut le commettre en usant de la violence physique ou de la pression morale.

Un phénomène étrange et très largement répandu est l'auto-viol. On est son propre agresseur. Car au lieu de suivre son sentiment. Et ne pas faire un acte sexuel misérable et nul, on s'y résout. Suite à ce que des imbéciles des deux sexes vous ont mis dans la tête l'idée qu'il fallait le faire. Les conséquences dévastatrices de cette connerie sont incalculables. Je suis passé par là, je sais de quoi je parle. Quand j'ai eu vingt-deux ans, moi qui admirait la femme mais n'envisageais nullement de m'accoupler avec qui que ce soit, on m'a littéralement jeté dans les bras d'une copine que je connaissais à peine. Les auteurs de cette entreprise dite de déniaisage était ma mère et le médecin de famille. Les cons ! Leur initiative a détraqué et choqué ma sensibilité. Quelques mois et une déception sentimentale plus tard, j'ai rencontré une jolie fille qui m'a plu. Je lui ai plu. Elle a voulu venir vers moi. Je l'ai bien compris. Mais n'ai pas voulu d'elle, car je souffrais de la mésaventure organisée du traquenard sexuel familial. J''ai rejeté cette jeune fille qui était amoureuse de moi. Tout paraissait pouvoir très bien se passer. Il ne s'est rien passé. Bravo la famille et le médecin ! Vous avez gâché une belle perspective de vie pour deux jeunes gens, moi et elle. Je n'avais jusqu'à aujourd'hui jamais raconté cette triste histoire qui m'est restée en travers de la gorge. Par la suite, j'ai maladroitement suivi le troupeau des stupides moutons masculins qui croient que l'amour se décide, alors que c'est à lui seul qu'il lui appartient de venir ou non.

Quand quelqu'un a été violé, le cri du cœur de ceux ou celles qui l'apprennent, est : « vas voir un psy ! » Ce cri témoigne sans doute souvent de bonne volonté, de conformisme, aussi. Mais surtout il permet de se débarrasser d'un problème général surgissant et se matérialisant devant vous. Vite ! Cachons la poussière sous les tapis ! Allez voir un psy si vous avez été violé et n'en parlons plus ! Et si le psy ne suffit pas, bourrons-nous de pilules qui abrutissent et sauvent aussi parfois du suicide.

Le psy vous reçoit sous le couvert du secret médical, derrière la porte fermée de son cabinet. On ne divulguera pas ce qui est arrivé, surtout pas. Et pourquoi ne devrait-on pas parler du viol en place publique ? Les victimes devraient-elles avoir honte et se sentir coupables ? En fait, si on veut que le viol ne soit pas ébruité, c'est tout simplement parce que notre société est régie par « la culture du viol ». Dans notre société parfaitement machiste il est sous-entendu que les hommes ont le droit de violer les femmes. À fortiori si elles s'habillent sexy ou sont leurs propres épouses officielles. Là est la puante vérité.

Si on veut conserver aux pleurs et protestations des victimes la plus grande discrétion, c'est pour permettre que se perpétue la culture machiste du viol : le droit pour les hommes de violer les femmes. C'est pourquoi il importe de déranger cette ignoble configuration du débat et le porter en place public. Et si toutes les célébrités qui ont été violées faisaient leur « coming out » de violées, comme l'ont déjà fait quelques-unes, ça aiderait considérablement les anonymes et inconnus qui ont subi la même agression. Exactement comme les anonymes et inconnus homosexuels sont aidés par le coming out des célébrités affirmant publiquement leur homosexualité. Le coming out en question on en parle beaucoup, bien qu'il soit encore en fait très timide. Ainsi, par exemple, à ce jour seuls quatre élus sur les plus de neuf cent que compte la France ont déclaré publiquement leur homosexualité. Il y en a certainement un nombre nettement plus important. Il reste bien du chemin à faire pour faire avancer la société.

Basile, philosophe naïf, Paris le 28 avril 2017


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