dimanche 22 novembre 2015

467 Le bolneur d'être heulleux...

Un dimanche matin, prenez une couette bien chaude, un pyjama confortable et une agréable veste d'intérieur. Glissez vous seul sous la couette. Uni-libre, jouissez du bolneur d'être heulleux. Pas de réveil-matin pour vous agresser en vous envoyant bosser revoir la tête de con de votre chef adoré. Pas de bonne femme échevelée à vous grogner d'une voix éraillée : « lèves-toi, et vas chercher du pain pour le petit déjeuner ! » Non, rien de tout ça, la tranquillité, le bonheur ? Ah oui, aussi, pas de journaliste à la con pour vous déverser sur votre table le sac d'ordures puantes des mauvaises nouvelles du monde entier. Sous prétexte de vous informer, il cherche à vous faire pleurer.

Le bonheur ? Non, le bolneur ! Il faut un nouveau mot. Et pourquoi ? Songeais-je sous ma couette. Parce que, soi-disant, le bonheur, c'est obligatoirement avec une femme ou un homme. C'est « l'amour ». J'ai compris, à force de m'en prendre plein la gueule, que l'amour en question est une belle saloperie. Et la recherche de « l'amour » est le meilleur moyen de se rendre malheureux. Seul, on est bien. Mais, à force d'être connoté « amour », il faut bien un autre mot pour ce vrai bonheur libéré de cette saloperie de si bonne réputation. Alors, ce sera le « bolneur ». Et être heureux ? Non, encore un mot connoté « amour ». J'invente un autre mot nouveau : « heulleux ». Et puis, « seul », ça fait triste et moche, de même que « solitude ». Alors, ce sera « uni-libre » et « uni-liberté ».

Comment ? Je blasphème en disant du mal du sacro-saint « amour » tant vanté ? Eh oui ! Inventez autre chose. Moi, je vois mon bonheur et ma tranquillité seul sous ma couette... Oh ! Pardon ! Je voulais dire : je vois mon bolneur et goûte le plaisir, uni-libre, d'être enfin parfaitement heulleux.

J'ai juste été dérangé par le coup de fil d'une amie. Et puis, enfin, me suis levé, mettre à cuire un beau chou-fleur pour le déjeuner. Que je mangerais tout à l'heure avec une excellente saucisse offerte par un ami. Et, en attendant, j'écris ce petit texte jouissif et revendicateur du bolneur.

Vous voulez chercher « l'amour » quand-même ? Eh bien, aillez-y ! Bon courage ! Moi, je vous laisse. J'ai mieux à faire. Je suis heulleux et vais manger mon chou-fleur !

Sans oublier la saucisse. Et qu'on ne me parle pas de « sexe ». De ce côté-ci, on se débrouille très bien tout seul. Et en ne risquant rien, ni maladies vénériennes, ni dépression.

La vie continue. J'ai ouvert Internet. Rien que des mauvaises nouvelles. J'ai fermé Internet. Plus aucune mauvaises nouvelles. Hier, j'ai séché un dîner entre amis. Motif : ils allaient ressasser durant cinq heures les horreurs récentes de l'actualité. Je suis resté chez moi écrire sur divers sujets.

Il est déjà presque treize heures. Je vous laisse. Mon repas m'attends. J'ai faim. Et cette après-midi j'irai chanter des chansons avec des amis dans la Goguette des Machins Chouettes. L'amitié, l'amusement et la fête, il n'y a que ça de vrai ! Et aussi, une couette bien chaude, le dimanche matin, seul, dans son lit, à rêver. Et imaginer de quoi alimenter cette petite page légèrement iconoclaste destinée à enrichir mon blog philosophique.

Je la compléterais peut-être ce soir et la publierais, me dis-je. En attendant : place aux plaisirs de la table avant ceux de la chanson et de l'amitié ! Et puis, finalement, je la met en ligne tout de suite.

Ce soir, je pourrais écrire : la journée est passée comme un rêve. On a chanté. Tout s'est bien passé. Mais, déjà, jeudi soir, j'ai passé plusieurs heures à chanter dans une assemblée bien sympathique. Nous avons résisté à la morosité en chantant de jolies chansons, dont quelques-unes de circonstance. Le bolneur, c'est de chanter !!! Tous mes vœux de bolneur au lecteur !

Basile, philosophe naïf, Paris le 22 novembre 2015

samedi 21 novembre 2015

466 La grève des hommes, échos du machisme ordinaire

J'ai connu, il y a bien des années, un philosophe qui écrivait des livres, faisait de la politique, déclarant défendre des causes justes et généreuses, et enseignait à l'université. De son propre aveu, il passait le plus clair de son temps à écrire tard le soir et jusqu'à un peu dans la nuit. Il dormait ensuite et se levait vers onze heures du matin. Sa femme, elle, avait un emploi classique avec des horaires diurnes. J'étais un jour en visite chez ce philosophe, qui avait donc une belle vie très confortable. Le soir arrive, sa femme rentre, fatiguée par sa journée de travail. Le philosophe l'accueille. Et je l'entends lui dire : « Il y a un colis à chercher à la poste. »

Ce philosophe n'avait pas le temps de faire cette commission et y envoyait tranquillement sa... bonniche d'épouse ! Et vive la généreuse philosophie de ce généreux philosophe !

Les machos, et ils forment l'écrasante majorité de la population mâle de notre planète, sont de parfaits feignants. Qui poussent ou contraignent leur femme à réaliser une immense quantité de tâches ingrates, répétitives, ennuyeuses et ménagères. Ils le font avec la plus grande tranquillité d'âme et la plus sereine et parfaite mauvaise foi du monde.

En 1980 en Angleterre, un jour de grand soleil au camping de Brighton, j'ai vu avec une amie une scène frappante et parlante. Une dame sexagénaire, visiblement très fatiguée, s'escrimant avec un très grand bac en bois où elle lavait du linge. Et, juste à côté, sur un lit en toile pliant, un gros monsieur sexagénaire, en short, allongé et prenant le soleil. Mon amie et moi sommes restés un instant scotchés, au point que l'homme s'est aperçu de notre réaction. Et que ça a paru le déranger.

Un vieil ami à moi s'était fait une spécialité quand sa femme lui demandait d'habiller leur petit garçon le soir pour aller dormir : « Je ne sais pas où est le pyjama du petit. » C'était sa phrase fétiche. Et voilà qu'un jour, c'est « le petit », qui, entendant ces mots familiers, lève le bras et indique d'un doigt mal assuré le meuble où était rangé le fameux pyjama ! Sa maman a été horrifiée. Au bout de dix ans de mariage elle a divorcé. En m'expliquant que, mère de deux enfants, elle en avait assez d'en avoir trois à la maison. Le troisième étant son mari.

Aujourd'hui cet homme, par ailleurs très sympathique, fait dans son foyer de la résistance vaisselière. Quand sa compagne lui dit de faire la vaisselle, il trouve tous les moyens dilatoires pour la remettre à plus tard. Tout en espérant qu'à la fin, un autre la fera à sa place. Il a une fois mis la vaisselle à tremper dans une bassine avec de l'eau. Et ensuite a résisté une dizaine de jours sans y toucher. Au point qu'à la fin des moisissures ont commencé à apparaître dans la bassine !

Et avec ça, ce homme est de la plus totale et parfaite mauvaise foi. Il affirme haut et fort ne pas être machiste ! Son père, que j'ai connu, était exactement comme lui. De nos jours, c'est à la mode à Paris de déclarer ne pas être machiste. Alors qu'on l'est jusqu'au bout des ongles. Le grand truc pour éviter les tâches ménagères consistant à trainer pour les faire. Et si on les fait, les faire mal. Un homme que j'ai connu m'a déclaré avec un grand sourire qu'il ne savait jamais où se trouvait les différentes affaires dans sa maison. Ainsi, c'était toujours finalement sa femme qui faisait à la maison toutes les tâches ménagères.

Cette grève des hommes est très ancienne. Elle a pour but de maintenir les femmes dans leur esclavage domestique, en faisant mine d'être incapable d'assumer les tâches domestiques. On connaît le célèbre et féminin : « laisses ça ! Je sais mieux et plus vite le faire que toi ! » Cette grève des hommes est en fait une tradition très ancienne de manipulation de la femme par l'homme. Chez certains hommes, elle apparaît pratiquement comme une « seconde nature ».

Basile, philosophe naïf, Paris le 21 novembre 2015

vendredi 20 novembre 2015

465 Changer le paradigme de la relation amoureuse

La relation spécifique, souvent dite « amoureuse » ou « sexuelle », est dans notre société régie par une quantité d'idées, traditions et dogmes. Ainsi, quand deux êtres humains se rapprochent de la sorte, on s'attend à ce que cette relation soit proclamée. Ce qui signifie une annonce publique à l'entourage. « Je sors avec untel ou une-telle », « je suis avec untel ou une-telle », « untel c'est mon copain » ou « une-telle c'est ma copine ».

La relation étant sensée être optimum et donc par définition unique, autorise et même justifie et encourage la jalousie.

À la relation proprement dite s'ajoute un lien matériel. On est « ensemble », on partage le même logement et les mêmes factures d'électricité. Ce qui peut entrainer des étincelles. Celui ou celle qui a l'impression de descendre toujours la poubelle et pas l'autre. Le tube de dentifrice laissé ouvert dans la salle de bain, etc. sont cause d'éventuels incidents. Une amie avec laquelle j'ai partagé ma vie durant quelques années me disait un jour : « tu te rends compte, on ne s'est pas disputé une seule fois à propos de savoir qui descendait la poubelle ! »

Enfin, pièce essentielle de la relation dite « amoureuse » ou « sexuelle » :  le « sexe » ritualisé qui va régler un certain nombre de choses dites « physiques », depuis le bisou sur la bouche, auquel vont s'ajouter des gestes divers au premier chef le coït. Une amie me disait un jour, pour justifier sa séparation de son petit copain : « tu te rends compte, on ne faisait même plus l'amour ! »

Les magazines sont remplies de nos jours d'articles racoleurs et hautement fantaisistes expliquant quel nombre de fois les « amoureux » se doivent de se limer l'un l'autre pour être en accord sentimental. Ces boursouflantes âneries sont autant en vogue aujourd'hui que l'étaient hier les discours inverses. On y vantait la justesse de ne pas faire l'amour trop souvent.

Tous ces discours, conventions et dogmes relationnels confortent deux concepts très en vogue et indéfinissables : la « jeunesse » et la « vieillesse ». Quand est-on jeune ? Quand devient-on vieux ? Mystère et boule de gomme. En fait, on est jeune quand on est baisable. Et vieux quand on ne l'est plus. Tel est le fond hypocritement inavouable de ces définitions.

Je suis moi-même classé parmi les vieux. Pourquoi ? Parce que je suis vieux, moche et pauvre en regard des définitions dominantes de la jeunesse, la richesse et la beauté.

Vieux, car j'ai passé l'âge où « on fonde une famille », donc : vieux.

Moche, parce que je ne suis pas beau en regard des critères esthétiques à la mode.

Pauvre, parce que je ne dispose pas d'argent libre pour faire des dépenses dispendieuses.

Personnellement je me trouve jeune, beau et riche, mais pas dans le sens officiel reconnu de ces mots. Jeune, parce que je suis ouvert d'esprit, curieux, capable de modifier mon point de vue et que j'aime les gens. Beau, parce que je fais de belles choses et pas parce que j'ai de très belles dents artificielles comme beaucoup de célébrités. Et riche, car je pense être riche de cœur. Pour ce qui est du matériel je ne vais pas me plaindre parce que je ne suis pas riche de ce point de vue. Il y a une très grande quantité de gens riches ou très riches qui me semblent moins heureux et serein que moi.

Mais je sais que pour quantité de gens, rien qu'à me voir ou savoir mon âge, ils me classeront automatiquement dans les « vieux ». Et, si je m'adresse à une jeune femme ou jeune fille, ils seront incapable de s'imaginer que je ne cherche pas à la draguer, à vivre « une aventure ». Ils sont tellement stupides qu'ils vont tout de suite penser : « mais, il pourrait être son père ou son grand-père !! » Alors que cette phrase ne veut rien dire, sauf qu'on se situe sur le terrain des définitions classiques en vogue de la « vieillesse » : pas baiseur, pas baisable, et de la jeunesse : baiseur, baisable. Ceux qui raisonne ainsi sont des ânes. Ils sont très nombreux. Le malheur est que ce genre de déraisonnements est aussi l'apanage de gens paraissant de prime abord raisonnables et sensés.

Les règles et dogmes régnants sont inadaptés à la vie. Il faut tout changer.

Et pour cela trouver, définir un autre paradigme de la relation amoureuse.

Tout d'abord il n'y a pas lieu qu'une relation dite « amoureuse » soit proclamée ou niée. Elle existe et concerne les personnes impliquées. Il n'y a pas lieu de prétendre « l'officialiser » avec des mots. Chaque relation étant différente des autres il est de plus stupide de vouloir lui fixer un cadre identique aux autres.

La jalousie est à rejeter, de même que le  refus de la jalousie. Il faut expliquer ici le sens de ces mots. Jaloux, tout le monde sait ce que ça signifie. En revanche, il arrive que des personnes très malignes déclarent « refuser la jalousie ». En réalité, très souvent, elles ne quittent pas le terrain de la jalousie et la jalousie même. J'ai connu une telle situation. L'amie que j'avais m'avait déclaré rejeter la jalousie. En fait ça l'assurait ainsi de sa pleine liberté de faire ce qu'elle voulait. En revanche, alors que je n'avais aucune intention spéciale, comme je lui parlais de mes connaissances féminines, elle s'arrangeait pour m'en isoler. Tout le profit était pour elle. En fait, il faut simplement respecter soi et l'autre. Ces discours sur l'absence de jalousie dissimulent souvent bien autre chose. Je préfère quelqu'un qui me dira simplement et sincèrement : « je suis jalouse », à quelqu'un qui me dira hypocritement : « je rejette la jalousie ».

S'agissant du lien matériel entre amoureux, il n'a ni à être accepté, ni à être refusé. Il doit cesser d'être lié à « l'amour ». S'il existe des liens matériels, ils existent comme ils pourraient exister en général entre deux individus qui ne sont pas « amoureux ». De tels liens doivent être banalisés.

Le « sexe » ou le refus du « sexe » doivent être également rejetés. Ce qui est à rechercher, c'est l'authenticité. La question « doit-on ou ne doit-on pas faire l'amour ? » est ridicule et stupide. Elle est égale à la question : « doit-on ou ne doit-on pas manger ? » La réponse est : ça dépend.

Le désir authentique est plutôt rare. Quant à l'acte sexuel, il n'est ni le but de la vie, ni la base de la relation.

Combien de gens sont prêts à remettre en question les règles existantes, plutôt qu'à persister à bricoler celles-ci, tricher et mentir ? Peu, sans doute, mais quand on en fait partie, c'est pour la vie.

La recherche est inhérente à l'homme. D'autres, tout comme moi, cherchent également. J'espère bien en rencontrer.

Mais je me sens un peu comme un mutant. Vous me voyez abordant une jolie fille et lui expliquant : « changeons de paradigme » ? Elle se dira très certainement : « il est bizarre, celui-là ». Ou bien encore : « il utilise une méthode de drague très originale, totalement stupide et ridicule ». Avec ça, il est facile de se sentir isolé et coupé des autres, mais lucide. Ce que je préfère, plutôt qu'être, comme d'autres, dans l'obscurité et la brume, avec l'illusion rassurante de voir clair.

 La lucidité n'apporte pas forcément le bonheur, mais donne la sérénité.

Basile, philosophe naïf, Paris le 20 novembre 2015

mardi 17 novembre 2015

464 L'obligation de remplir l'espace médiatique

Les hommes et les femmes politiques sont des gens qui se sont mit en tête d'être nos chefs. Ce à quoi ils excellent parfois. Ce rôle qu'ils ont choisi les contraint à devoir remplir une étrange obligation : le remplissage de l'espace médiatique. Car ils sont en permanence en campagne électorale ou inter-campagnes électorales pour recueillir nos voix.

Or, comme tout homme ou toute femme, ces leaders sont compétents dans certains domaines ou pas. Mais, il leur faut paraître quasiment infaillible en tout. Le résultat, en plus de certains flops fameux, est la vacuité de certains chapitres de certains programmes politiques. On sent qu'il a fallu remplir ceux-ci avec quelques phrases creuses, car on ne savait pas quoi y mettre. Ainsi, on a répondu à l'ensemble de toutes les préoccupations ! Il ne faut surtout pas dire qu'on ne sait pas. Ce qui est humain. Mais, l'électeur moyen ne veut pas d'un candidat humain à élire. Il veut, il exige, un candidat plus qu'humain, une sorte de super-héros de bande dessinée. Mais les super-héros, justement, n'existent que dans l'imaginaire et pas dans la réalité. Le super-héros politique doit être d'une moralité absolue, ne jamais mentir, être toujours courageux, poli, honnête, prévoir l'avenir, protéger la veuve et l'orphelin, etc. Ce portrait infantile du leader politique témoigne, ou bien qu'on est dans une dictature, ou bien qu'on est dans une démocratie où les électeurs sont des rêveurs.

Un aspect du remplissage nécessaire de l'espace médiatique fait qu'il faut faire des déclarations en permanence sur tout ce qui est important, même s'il n'y a rien à dire. Ainsi, quand une enquête est en cours après une incident désagréable quelconque, il faudrait attendre son résultat. Mais non ! Il faut déjà faire des déclarations martiales anticipant les conclusions des enquêteurs.

Quand un désastre arrive, il faut accourir assurer les victimes ou leurs proches de sa solidarité. Et si on ne ressent rien, il faut feindre l'émotion. Il existe à ce propos une anecdote célèbre qui date du 4 juin 1922 dans un cimetière de Verdun. En France, au début des années 1920, le Président de la République Raymond Poincaré devait sacrifier à de nombreuses obligations concernant l'hommage aux soldats morts durant la Grande Guerre. On imagine le tableau. Mines de circonstances, discours remplis de beaux clichés patriotiques, dépôts de gerbes de fleurs, serrage de mains, etc.

Mais, à force de faire des dizaines de fois les mêmes gestes, ils deviennent mécaniques et vides de sentiments. Poincaré n'était pas forcément un méchant homme indifférent aux multiples drames de la guerre. Mais, quand arrive pour la énième fois la visite d'un cimetière militaire, on peut finir par penser à autre chose. Et, justement, lors d'une de ces visites funèbres, selon une version, un colonel qui accompagnait le Président de la République lui glisse à l'oreille une bonne blague. On ignore laquelle. Ce qui est sûr en revanche, c'est que Poincaré rit en l'entendant. Et, juste à ce moment, un photographe immortalise l'instant. Le cliché ensuite sera abondamment diffusé avec le commentaire qu'il entraîne : « Poincaré, l'homme qui rit dans les cimetières. » On le voit, on n'a pas attendu l'apparition des téléphones qui filment pour surprendre et dénoncer ainsi la supposée absence de sincérité d'un homme politique. D'autres disent que le soleil fit grimacer Poincaré, qui n'a pas rit.

Dans un domaine nettement plus pacifique, j'ai pu, au début des années 1990, voir que les obligations des hommes politiques n'avaient pas changées depuis les années 1920. Dans un petit village, en Auvergne, je connaissais un peu le maire. Et, un jour où j'étais en visite chez lui, voilà qu'il doit s'en aller. Dans un hameau du village il va vite rejoindre la fête annuelle du four à pain. L'épouse du maire, visiblement excédée par l'obligation de son mari d'aller assister à ce rituel, s'est exclamée devant moi : « tu vas encore devoir aller à la fête du four ! » Eh oui, les hommes et les femmes politiques sont tenus de faire de la représentation ainsi. Et si ça peut paraître bête, c'est à l'image de la bêtise de leurs électeurs.

Basile, philosophe naïf, Paris le 17 novembre 2015

 L'Humanité, 19 juillet 1922, page 2, 3ème colonne.

463 Information et passionalisation

Quand un événement arrive, les médias peuvent en informer le public. Il leur arrive également de n'en parler ensuite que pour ajouter de l'émotion. Ce n'est plus de l'information, mais de la passionalisation.

L'exemple le plus classique est le suivant : un accident arrive. Les médias annoncent cet accident et informent qu'il a fait une victime. Là, c'est de l'information. Ensuite, les médias commencent à donner des détails sur la vie de la victime. Détails sans rapports avec l'accident, mais destinés à soumettre la sensibilité du public à un bombardement d'émotions. On va chercher à rendre la victime systématiquement la plus proche possible de gens qui ne la connaissaient pas.

Là, on est en pleine passionalisation. On cherche à confisquer l'émotivité du public. On ne l'informe plus. On l'intoxique avec une émotion qu'on va lui insuffler et qui ne lui apportera rien, excepté de la tristesse. Les médias sont alors, au nom de l'information, en pleine nuisance.

J'ai remarqué ce mode de procéder classique en lisant des journaux en Italie. La victime d'un événement grave survenu dans un autre pays était progressivement décrite. Visiblement pour que le lecteur soit persuadé qu'elle lui ressemblait. Et que ce qui lui était arrivé de tragique aurait put aussi bien lui arriver.

La passionalisation a notamment pour but de permettre de servir de l'information réchauffée. Quand un événement arrive, il fait vendre. Après, pour continuer à en parler, s'il y n'y a rien de nouveau, il faut bien en ajouter du côté passionnel. Comme ça, apparemment, il y a encore de l'information.

La passionalisation peut aussi servir à faire passer un message. Qui n'est pas forcément lié à l'événement. On va, par exemple, insister sur un aspect de l'événement. Qui confortera l'orientation politique du média concerné. Là on passera à la manipulation.

L'usage de l'image et de la vidéo servira massivement la passionalisation. Reprises en boucle, les vidéos accentueront la peine et l'angoisse du téléspectateur. L'usage de mots « forts », de clichés impressionnants, et l'appel à d'illustres inconnus « spécialistes » auto-proclamés et adoubés par les rédactions, pourront servir à alourdir un peu plus le tableau.

Au bout d'un certain temps, variable selon les périodes et les événements, l'information sensationnelle, comme un demi-citron pressé, sera jetée de côté par les médias, qui parleront d'autre chose.

Un des sujets sensationnels très repris ces dernières années concerne l'écologie. On annonce la fin du monde. Et l'instant d'après on parle d'autre chose dans le journal télévisé, par exemple d'un spectacle ou du dernier match de football.

Ce qui traduit bien l'indifférence des transmetteurs d'émotion. J'ai pu en avoir la démonstration il y a une quinzaine d'années. Je connaissais l'auteur d'un reportage télévisé sur un événement très tragique survenu en bord de mer. Il m'a raconté ce reportage comme une agréable excursion professionnelle. Il avait tourné un beau « sujet ». Avec une équipe sympathique était allé au bord de la mer. Et au cours de ce reportage, au restaurant, avait très bien mangé. Rien que du bonheur !

Mais le public de téléspectateurs qui avait reçu son reportage tragique en pleine figure ? Il n'y pensait même pas.

Basile, philosophe naïf, Paris le 17 novembre 2015

lundi 16 novembre 2015

462 Élections

462 Élections

Il paraît qu'il va y avoir
Des « élections ».
Ça veut dire qu'un certain nombre de gens
Inscrit sur un truc appelé « listes électorales »
Seront invités à se rendre
En un certain nombre d'endroits, généralement des écoles.
Là on leur remettra
Une enveloppe
Et une quinzaine de petits bouts de papier.
Ils devront choisir un de ces bouts de papier
Et le mettre dans l'enveloppe
En se cachant derrière un petit rideau.
Puis ils vont mettre l'enveloppe
Ainsi garnie
Dans une boîte.
On appellera cela :
« Voter ».
Ceux qui auront ainsi voté
Seront sensés être « le peuple souverain ».
Le concept de « peuple souverain »
Est un oxymore.
On est ou bien le souverain
Ou bien le peuple.
On ne peut pas être
Les deux à la fois.
Il ressort de cette constatation
Que tout ce qui précède
Est une vaste blague.

Basile, philosophe naïf, Paris le 16 novembre 2015



461 Le malheur et la fête

Il existe un très étrange point de vue qui prétend que, quand il se passe des choses tristes, il n'est pas correct, décent, raisonnable, admissible de s'amuser et faire la fête. Ce point de vue revient à déclarer que le malheur est un élément qui nous définit. Nous nierions, insulterions même notre identité si, ayant des motifs pour pleurer, nous nous hasarderions à rire. « Quand on est en deuil, ce n'est pas décent de s'amuser... » Au nom de ce « principe », dans quantité de sociétés traditionalistes et religieuses, on voyait les femmes se vêtirent de noir au premier deuil dans leur famille, même un deuil éloigné. Et rester vêtues de la sorte jusqu'à la fin de leur vie. C'était vrai encore il y a quelques décennies, par exemple en Pologne et je crois aussi au Portugal. Je me souviens avoir vu une dame comme ça dans les années 1990. Elle prenait le métro aux mêmes heures que moi le matin. Ce qui fait que je l'ai aperçu à plusieurs reprises. C'était assez impressionnant. C'était une dame d'une quarantaine d'années intégralement habillée de noir de la tête aux pieds, du foulard noir sur la tête jusqu'à ses grosses chaussures également noires. Robe noire, bas noirs, tout était noir sur elle.

Les ennemis de la fête et de la joie adorent exhiber ce grand principe qui voudrait qu'au nom de la « décence » il serait naturellement et évidemment prohibé de s'amuser. Par respect des malheureux, il faudrait renoncer à être heureux. Un de mes amis qui préparait le Carnaval de Cherbourg-Octeville il y a quelques années s'est ainsi un jour fait engueuler par un automobiliste qu'il ne connaissait pas. « Comment ? Vous voulez faire Carnaval alors qu'il y a tant de chômage ! »

Donc, il faut, non seulement souffrir du chômage, mais de plus, souffrir de l'absence de distractions. Et, se priver de Carnaval donnera-t-il du travail aux chômeurs ? Bien sûr que non. Sans compter que le Carnaval est une fête gratuite à la portée des pauvres, tandis que la plupart des distractions étant payantes, il ne peuvent pas en profiter. Tuer le Carnaval c'est desservir les pauvres et les chômeurs.

Un prêtre de Venise disait il y a des années à la télévision qu'il faisait Carnaval. Et que ça lui donnait des forces pour aider les malheureux. J'ai parrainé la création d'une compagnie carnavalesque parisienne regroupant des femmes handicapées. J'ai ainsi pu faire profiter à ses adhérentes du Carnaval de Paris. Par la suite, j'ai vu des personnes très malades venir assister à cette fête ou y défiler. J'ai eu l'occasion de voir la photo d'une femme en train de rire. Elle était amputée en trois endroits, costumée en zèbre et installée sur une carriole hippomobile au Carnaval de Paris. Quel meilleur justificatif peut-on fournir de la nécessité et du caractère positif de la fête ?

En 1919 à Dunkerque, les fourriers de la tristesse et la morosité ont tenté une action pour empêcher la renaissance du Carnaval de la ville après l'interruption causée par la Grande Guerre. Une campagne d'affiches fut faite à Dunkerque pour proclamer que s'amuser au Carnaval c'était manquer de respect pour la mémoire des nombreux morts de la guerre ! Non seulement il avait fallu supporter les horreurs et les deuils de la guerre, mais en plus il ne devait plus être question de s'amuser ensuite ! Les Dunkerquois résistèrent à cette campagne. Le Carnaval repris. Ce fut pareil juste après la Seconde guerre mondiale, où les Carnavaleux défilèrent dans leur ville en ruines. La joie est plus forte que la guerre. Les médias veulent souvent nous forcer à ne penser qu'à des choses tristes. L'information triste se vend mieux que l'information joyeuse. Les nouvelles tristes représentent également le fond de commerce de certains politiques. Ils n'ont rien à proposer de positif. Alors, allons-y dans le négatif ! « On vous protège. Si nous n'étions pas là, ça serait pire, » disent-ils. « N'oubliez pas de voter pour nous aux prochaines élections. » Et puis aussi, parler de certaines choses tristes permet de justifier de ne pas régler d'autres choses tristes. Quand j'étais petit, dans les années 1960, le leitmotiv que j'entendais inlassablement répéter dans les déclarations officielles était : « il faut penser aux Français les plus défavorisés ». Ce discours officiel permettait de justifier le fait de ne pas penser à bien d'autres personnes.

Basile, philosophe naïf, Paris le 16 novembre 2015