vendredi 7 décembre 2012

29 Essai d'esthétique simiesque

Une vieille sagesse arabe dit : « La beauté est dans l'œil qui regarde ». Ce sentiment peut avoir des origines variées. Ainsi, une amie me disait un jour devant un tableau d'un peintre naïf yougoslave : « j'aime ce tableau, car ce sont là exactement les couleurs de l'automne chez moi ». Une autre amie aimait les peintures de Miro parce que « elles les faisaient rêver ».

Existe-t-il une beauté originelle inscrite en nous ? A mon avis oui. Ce sentiment esthétique remontant à des temps où nous étions des singes libres et sans industries, cette esthétique simiesque, suivait les formes de la Nature sauvage dont nous faisions partie. S'agissant de l'espace de vie, j'y relève quatre éléments : L'horizonalité : les singes ont besoin d'avoir un horizon visible. L'alberité : ce mot est dérivé de l'italien « albero », qui signifie « arbre ». Les singes ne connaissent comme objets usuels les plus grands que les grands arbres. Donc, aucun bâtiment ne doit excéder la taille de ceux-ci. C'est pourquoi les petites maisons ont toujours plus de charme que les grandes.

La basilité : ce mot inventé également par moi est simplement dérivé de mon prénom. Il désigne un phénomène particulier qui n'a pas de nom. Dans la nature, rien n'est égal, rien n'est droit, rien n'est régulier. Chaque brin d'herbe est différent, même de manière presque imperceptible. Les lignes droites sont quasiment absentes, exceptées dans les gloires et sur les minéraux cristallisés en des formes régulières et géométriques. Ce phénomène était jadis pris en compte par les architectes. Ainsi, l'arche arrondi sous le premier étage de la Tour Eiffel est un ajout purement décoratif. Ce choix contraste notamment avec les ignobles ponts d'autoroutes dépourvus de tout arrondi avec lesquels on salit les campagnes du monde entier depuis des dizaines d'années. Sans l'analyser, ni l'identifier, la basilité est respectée dans la réalisation des célèbres carrés en soie Hermès. Leurs bords sont toujours roulottés à la main. Enfin, quatrième élément que je veux évoquer de l'esthétique simiesque : le phénomène de la clairière. Je l'ai remarqué en passant sous deux édifices parisiens aujourd'hui détruits, l'un au Jardin des Plantes, l'autre dans le 14ème arrondissement. Un immeuble formant une barre basse un peu comme un pont sous lequel on passe et découvre un espace dégagé qui suit, largement éclairé par la lumière naturelle. L'effet est saisissant. A l'esthétique singe, il faudra venir un jour, car la plupart des constructions actuelles, des mobiliers urbains et jusqu'aux enseignes de magasins réalisées aujourd'hui sont des erreurs esthétiques, des horreurs architecturales, des verrues, des ratages, des nullités sans âme. La plupart des immeubles édifiés depuis une cinquantaine d'années illustrent le degré zéro de l'esthétique. Beaucoup sont d'ailleurs aujourd'hui construits sans architectes. Un ordinateur calcule et cela suffit. Quand on regarde les réalisations actuelles, plusieurs règles anti-esthétiques caractérisent la monstruosité dominante.

Tout d'abord le géométrisme : tout en régularité, répétitions. La laideur institutionnalisée : des immeubles noirs, d'autres recouverts de carreaux genre salle de bains, l'horreur et la médiocrité.

Les architectes pistonnés, nuls et profiteurs qui remportent la plupart des grands chantiers ont fait de leur incompétence, leur nullité et leur mégalomanie à but lucratif, une nouvelle pseudo-esthétique. Le gigantisme remplace la créativité. On érige également des monuments coucous. C'est-à-dire des bâtis neufs à côté de merveilles anciennes. Un exemple de ce genre de parasitage est la chose élevée face à la merveilleuse et antique Maison Carrée de Nîmes. Le plus célèbre exemple parisien est la pyramide du Louvre. On détruit aussi des perspectives : les deux plus magnifiques de Paris, dans l'enfilade des Champs Elysées et du haut de la terrasse du Palais de Chaillot, sont à présent barrées par de gigantesques tas de béton. L'architecture actuelle persévère largement dans ces impasses. Si un jour l'esthétique simiesque sera reconnue, et cela arrivera, on détruira ou amendera toutes les laideurs, notamment architecturales modernes, qui enlaidissent notre monde.

Basile, philosophe naïf, Paris le 7 décembre 2012

jeudi 6 décembre 2012

28 A propos de l'association et la dissociation

Le 4 décembre 2012, j'ai vu sur France 3 un documentaire sur le syndrome post-traumatique éprouvé par des militaires suite à un choc vécu durant des opérations en Afghanistan ou ailleurs.

Dans ce documentaire, un psychiatre rappelait l'explication couramment admise, en tous cas chez les psychiatres militaires français : ce syndrome nait de la brutale confrontation directe avec la mort. Elle trancherait avec ce qui serait notre état moral habituel : ignorer la mort en agissant et pensant contrairement à notre destin fatal, en faisant comme si nous serions immortels.

Cette interprétation me paraît fausse.

Certes, dans le documentaire, plusieurs militaires atteints avaient effectivement vu la mort de près. La leur, par exemple en sautant sur une mine, ou celle d'autres. Mais, un des militaires interviewés avait vu le déclenchement de son trouble suite à un grave accident de circulation dont il se sentait responsable. Cet accident n'avait tué personne, mais couté une jambe à un de ses camarades.

Un autre militaire malade précisait que, suite à la réduction de sa pension d'invalidité de 50 à 20 %, il s'était senti si mal qu'il avait tenté de se suicider.

Ces divers éléments confirment pour moi l'hypothèse que j'avance : il existe un besoin vital chez l'homme, l'association. Il a besoin de se sentir appartenir au groupe humain. Quand un incident tend à le convaincre qu'il n'en fait pas ou plus partie, il s'écroule moralement. Il souffre de dissociation.

Quand il voit mourir de près ou échappe de près à la mort au cours d'opérations militaires, c'est la pensée qu'au moins un homme a voulu provoquer cette situation. Le sentiment dissociatif, de la coupure violente d'avec cet homme crée un choc qui amène des troubles. Quand il se considère responsable d'un événement horrible - par exemple, un accident entraînant l'amputation de la jambe d'un camarade, - un homme peut se sentir dissocié des autres, parce qu'il n'a pas su éviter le drame.

Il existe d'autres sortes de situations dissociatives. S'agissant de viols par exemple, la victime du viol est utilisée, n'est plus qu'un objet entre les mains de son violeur : d'où sentiment dissociatif. Une victime de viols incestueux m'a même exprimé son trouble d'avoir éprouvé un plaisir physique joint à l'horreur morale au moment des agressions subies. Elle devenait ainsi d'une certaine façon étrangère à elle-même. La dissociation devenait interne, elle la ressentait vis-à-vis d'elle-même et non plus simplement vis-à-vis de son agresseur, un proche parent.

Pour se reconstituer, la personne dissociée a besoin de se sentir à nouveau réunie. Quand on refuse de la reconnaître malade, ce rejet peut amener une accentuation de son mal. D'où tentative de suicide suite au simple refus de reconnaître le juste montant de sa pension d'invalidité. La reconnaissance du dommage subi aide les victimes à se re-associer et donc améliorer leur santé. Cela peut prendre la forme d'une pension, d'une reconnaissance juridique (condamnation d'un agresseur, par exemple). Tout ce qui va dans le sens associatif améliore la situation. On pourra utiliser le chant choral, les massages, la poésie. Certains événements aideront aussi. Ainsi, par exemple, une personne victime d'un viol, suivi d'une non reconnaissance de la gravité du problème par sa famille, voit son état s'améliorer suite à la rencontre de l'amour et une demande en mariage.

En tous les cas, il ne faut pas perdre de vue que le sentiment d'association est pour l'homme un besoin vital, faisant partie d'un ensemble où l'on retrouve : boire, manger, uriner, déféquer, s'amuser, créer, contempler, chanter, câliner, baiser, dormir, rire et respirer.

Basile, philosophe naïf, Paris le 5 décembre 2012


mardi 4 décembre 2012

27 Des fourmis et des hommes : théorie de la dissociation

L'influence du psychisme sur la santé paraît prodigieuse. Deux anecdotes me viennent à ce sujet à l'esprit. Je ne les ai pas vérifié, mais les trouve vraisemblables. Il paraît qu'on a retrouvé plus d'une fois des chaloupes de naufragés qui étaient restées huit jours d'affilées perdues en mer, à priori sans aucun espoir de rencontrer des secours. Et dans celles-ci tous les hommes étaient morts. Pourtant, ni l'épuisement, ni la température, ni la maladie, ni le manque de nourriture ou d'eau n'expliquaient ce drame. C'était là des marins robustes qui auraient du rester en vie plus longtemps. Mais, ils n'avaient aucun espoir. Alors, ils sont morts de chagrin. La seconde anecdote concerne un naufrage durant la guerre. En janvier 1945, un navire allemand de croisières, réquisitionné, emporte plusieurs milliers de fuyards venus de Prusse orientale. Il s'appelle le « Wilhelm Güstloff ». En chemin, il est torpillé par un sous-marin russe. Un rescapé affirme avoir vu mourir de douleur des mères qui venaient de voir leurs enfants périr sous leurs yeux.

Avec les fourmis, on a paraît-il observé le phénomène suivant : si on isole une fourmi du reste de la fourmilière à laquelle elle appartient, elle meurt. D'où est venue la question suivante : « une fourmi doit-elle être considérée comme un être indépendant, ou une partie d'un ensemble : la fourmilière ? »

Mais, s'agissant des hommes, est-ce bien si différent ? Sommes-nous des êtres indépendants ou les parties d'ensembles plus vastes formés d'au moins deux humains ou plus ?

La question dépasse l'intérêt d'un simple débat philosophique. De sa réponse dépend l'explication de l'origine de nombre de troubles.

L'homme est à la base un singe. Son instinct naturel intact à la naissance, va se trouver contrarié par son éducation, sa culture, la morale, les croyances, les règles, les traditions... de ce fait, il va se dissocier partiellement. Cette dissociation passera en lui, et autour de lui. La Nature sera contrariée de multiples façons. Si, par exemple, j'ai envie de pisser, je vais me retenir et aller m'isoler pour uriner dans les toilettes, ou simplement à l'écart des autres, si je suis à la campagne. Si j'étais singe, dès que j'ai envie de pisser, je pisserais devant les autres, sans me retenir ou me cacher. Cette dissociation se vivra en permanence. Avant-hier je vois monter dans le bus où je me trouve deux jeunes hommes inconnus. Je trouve l'un d'eux très beau et sympathique. Je me suis bien gardé de le lui dire. Il n'aurait pas trouvé mon attitude claire. Voire il se serait fâché. Il y a quelques années j'avise une nouvelle infirmière dans le service où je rends visite à mon amie hospitalisée. Je la trouve très belle et éprouve l'envie de la caresser et embrasser. Bien sûr je n'en fait rien. Dans notre société dissociée mon geste aurait surpris, dérangé, aurait été mal pris. Et l'infirmière aurait pu même se dire : « mais qu'est-ce qu'il cherche ? Il exagère. Il a sa copine ! »

Les lieux publics sont des endroits marqués fortement par la dissociation. Dans un autobus parisien, par exemple, une centaine de personnes va s'entasser aux heures d'affluence. Personne ne s'adressera la parole entre inconnus. Pourtant, quantité de Parisiens souffrent de solitude et manque de contacts.

Cet état de choses nous est habituel. Quand on habite Paris, on n'y fait guère attention.

En dépit de ce manque de communications, par exemple dans un autobus parisien, subsiste toujours le sentiment fondamental de faire partie malgré tout d'un ensemble, un groupe humain. Ce reste de nos sentiments primitifs hérités de la troupe de singes des origines est absolument vital pour rester actif et fonctionner efficacement. Sinon on sombre dans la maladie, la dépression, le suicide.

Dans certaines situations, ce sentiment d'association va vaciller. Cet affaiblissement va complètement déstabiliser l'être humain concerné.

Prenons un cas illustratif. Lionel, militaire très courageux participe à quantité de conflits. Un jour, son véhicule saute sur une mine en Afghanistan. Alors qu'il a vécu et supporté plein de situations éprouvantes, il va commencer, suite à cet attentat, à connaître des moments de terreur paralysante, surgissant comme des flashs à n'importe quel moment. Sa vie en sera ravagée.

Les médecins qui le soignent avancent une explication à l'origine de ce trouble. En fait, nous nous sentirions tous fallacieusement immortels. Ça nous aide à vivre. Et, dans certains cas cette illusion ne résiste pas à une situation où nous verrions la mort immédiate face à nous.

Cette explication est totalement erronée. D'abord que vient faire ici l'illusion d'immortalité ?

Je suis persuadé qu'au contraire, ce militaire affronte courageusement le danger et fait face à la mort. Il ne la découvre pas subitement au moment d'un attentat.

Ce qui va le terroriser, ce n'est pas la peur de mourir. C'est autre chose de bien pire pour un humain : se sentir complétement dissocié. Et de quelle façon ? En ressentant très fortement l'attentat comme l'agression d'au moins un autre homme, qui a cherché à l'anéantir.

Le fait de se sentir associé est un besoin vital pour l'homme. Le sentiment de dissociation complète, même durant un instant et concernant un seul autre humain, déstabilise et rend malade.

Lionel explique qu'il a passé des heures à regarder des vidéos montrant des violences horribles commises par des hommes sur d'autres hommes. Il pensait améliorer son état en agissant ainsi.

En fait, sans le réaliser consciemment, Lionel, un moment dissocié, cherchait à se construire un nouvel équilibre en qualité d'humain complètement dissocié. Il n'y est bien sûr pas parvenu.

Il a été tenté par le suicide. Logique : la dissociation fait infiniment plus peur que le fait de se donner la mort.

La pensée de ses enfants l'a maintenu en vie. Car d'avec ceux-ci il n'a pas été dissocié. Le lien a résisté.

On peut être amené de multiples façons au sentiment de dissociation complète et aux troubles qui vont avec, par exemple :

Enfant, durant plusieurs années, on reste confiné à l'hôpital, loin des parents, en raison de graves problèmes orthopédiques.

Enfant en bas âge, on est abandonné par son père, qui reste indifférent à vos tentatives de renouer le contact beaucoup plus tard.

A treize ans, on voit son père adoré se suicider.

On est violé par un groupe de loubardes vous faisant passer une sorte de « bizutage » très lourd.

Toutes ses situations apparemment différentes renvoient à chaque fois au même trouble fondamental : l'insupportable sentiment de dissociation. Être dissocié à un moment-donné d'au moins un autre humain. Cette dissociation, on ne peut pas la supporter. Elle est trop contraire à nous.
Ce n'est pas la peur de « la mort » ou l'agression, qui déstabilise. C'est une chose extrêmement précise : la dissociation.

D'ailleurs qu'est-ce qui fait peur et qu'on entend par « la mort » ? Se retrouver coupé du groupe, ne plus pouvoir le percevoir, communiquer avec lui. Une fois de plus, il s'agit ici de dissociation.

Quant à affirmer que se sentir immortel est une illusion, j'aimerais bien que, pour étayer cette affirmation, on me démontre l'inexistence de notre âme immortelle. Si on me la démontre, je veux bien alors ensuite admettre que me sentir immortel est une illusion.

La perspective de la dissociation terrorise au point de dicter des comportements contraires au bon sens.

On le voit dans cette anecdote : durant l'Occupation, un soir dans un village, un groupe de plusieurs dizaines de Français est ramassé et gardé par une sentinelle allemande. On les emmène un par un dans une maison d'où parvient à chaque fois le bruit d'un coup de feu.

Un des Français propose aux autres de fuir tous ensemble. La sentinelle n'a même pas son arme braquée. Tous les autres refusent. Au moment où on l'emmène, le Français qui avait proposé la fuite, frappe son gardien et s'enfuie. Il est sauvé.

Par la suite on a retrouvé dans la maison tous les autres hommes fusillés.

Pourquoi ils n'ont pas voulu fuir et ont préféré rester à la merci de leurs bourreaux ? Parce qu'envisager qu'on allait les tuer les confrontait à une dissociation. Là-bas, dans la maison, se trouvaient des hommes complètement dissociés d'eux et qui voulaient les tuer. Cela, ils ne pouvaient l'admettre. C'était trop horrible. Alors ils sont restés sur place, sauf un, et il est arrivé ce qui est arrivé.

Autre exemple fameux : un grand nombre d'otages retenus à Stockholm par des preneurs d'otages menaçants et armés, une fois libérés, ne tarissent pas d'éloges pour eux. Pourquoi ? Parce qu'admettre l'évidence conduisait à admettre un état de dissociation d'avec les preneurs d'otages. C'était trop dur à envisager. Alors les otages ont préféré rêver qu'ils étaient en fait protégés par ceux qui les retenaient et menaçaient.

Ces dernières années, beaucoup d'attentats ont été commis dans les monde par des kamikazes. J'ai lu une fois que la préparation des kamikazes dure trois ans. Au cours de celle-ci, ce qui est très important, c'est qu'on leur fait se promettre les uns aux autres qu'ils iront jusqu'au bout. Ainsi, on crée un sentiment d'associativité liant le groupe des sacrifiés qui fait du renoncement à mourir en commettant un attentat un acte de dissociation. Faire cette promesse les encouragera à persévérer. Car mourir est infiniment moins terrorisant comme perspective que la dissociation.

On le voit, l'homme et la fourmi sont proches.

Le sentiment d'association donne aussi un poids phénoménal au concept d'unité, union. Rend les traîtres bien plus détestables que les ennemis, etc.

Aux victimes de dissociation il faut expliquer la nature de leur mal. Qu'elles souffrent d'avoir rencontré l'illusion de se sentir complètement dissocié d'au moins un autre. En en prenant conscience, on pourra ainsi défaire progressivement les nœuds terrorisants, et retrouver l'équilibre.

Basile, philosophe naïf, Paris le 4 décembre 2012

lundi 3 décembre 2012

26 Un enjeu pédagogique et éducatif : la goguette enfantine


Un oxymore est une figure de style qui vise à rapprocher deux termes (un nom et un adjectif) que leurs sens devraient éloigner, dans une formule en apparence contradictoire. J'en ai trouvé un dans des textes lus sur Internet : « l'interdit structurant ». Car un interdit est toujours déstructurant. Je m'explique. Il s'agissait de textes pédagogiques ou prétendus tels. Soi-disant que pour grandir, se « structurer », le petit humain profite des interdits. En fait, la question est plus complexe.

Tous les humains éduqués portent deux « natures » en eux : la base simiesque et sa contrariété faite d'interdits, règles, habitudes, affirmations, traditions, etc.

Exemple : le petit humain âgé de deux ans ou un peu plus galope librement en tous sens. Si un danger surgit, il rejoint vite les grandes personnes. Ça, c'était vrai en des temps où l'industrie n'existait pas. Du temps où nos ancêtres vivaient tout nus. A présent, le même petit humain courant en tous sens risque de se faire écraser par une voiture en traversant la rue. Pour sa sauvegarde, on va lui interdire de courir librement partout où et quand il veut.

Le petit humain jadis allait sans méfiance se jeter dans les bras de tous les adultes de son entourage. Aujourd'hui, dans nos villes, il est nécessaire de lui apprendre à se méfier. Tous les humains ne sont pas tes amis, sommes-nous obligés de lui dire. Ne vas pas avec n'importe qui. Ne suit pas un inconnu.

Jadis, quand un petit humain trouvait quelque chose de bon à manger, il s'empressait de le porter à sa bouche s'il avait faim. Aujourd'hui, le même qui voit un paquet de bonbons dans un magasin et cherche à le prendre, l'ouvrir, se fera gronder. Il faut d'abord l'acheter, le payer. Et si on n'a pas d'argent, il faut renoncer à y toucher.

Tous ces interdits servent à nous adapter à un monde déstructurant où notre simiécité (le singe en nous) est niée. On déstructure notre singe, on nous dissocie incomplètement pour faire de nous des humains adaptés à la vie dans la société « humanisée ».

Le caractère contradictoire de cet avalanche d'interdits avec notre épanouissement affectif et créatif n'a pas échappé aux commentateurs.

Certains ont prôné le refus radical de tous les interdits.

Un enfant devrait selon eux ne jamais être brimé et laissé parfaitement libre de faire tout ce qu'il veut. Une anecdote me revient à ce sujet.

L'an dernier, à la caisse d'un supermarché quatre personnes font la queue : une dame âgée, derrière elle une quadragénaire avec son fils de huit ans environ, et enfin derrière eux un jeune homme de quinze ou seize ans qui tient dans ses mains un pot de confiture.

Le gamin de huit ans pousse exprès le chariot contenant les achats de sa mère sur les pieds de la dame âgée. Celle-ci se plaint et proteste. Il recommence à lui écraser les pieds. La dame âgée apostrophe alors la mère : « dites à votre fils qu'il arrête ! »

La mère répond : « il n'en est pas question ! pour ne pas traumatiser mon enfant, dans son éducation j'ai choisi de ne jamais le contredire, lui imposer des interdits ! »

Le jeune homme, qui a tout entendu, prend alors calmement son pot de confiture, l'ouvre et le vide sur la tête de la mère. « Que voulez-vous ? lui dit-il, moi également on m'a éduqué en m'autorisant à faire tout ce que j'avais envie de faire. »

Cependant la dame âgée passe à la caisse et, au moment de régler ses achats, elle dit à la caissière avec un sourire : « le pot de confiture, c'est pour moi. »

L'anecdote est belle. J'ignore si l'histoire a été inventée ou non.

Elle situe bien en tous cas l'absurdité de prétendre éviter les interdits en éduquant les enfants. En Angleterre certains ont prétendu s'y essayer. Leur expérience a donné un livre très à la mode dans les milieux intellectuels français des années 1960. Il s'appelait « Libres enfants de Summerhill ».

Je l'ai feuilleté et ai bien vite trouvé les limites auxquelles se heurtaient les beaux principes proclamés.

Dans de laborieux passages, les éducateurs « libérateurs » expliquaient aux enfants pourquoi il ne fallait surtout pas se masturber !

Bien sûr, ils n'avaient pas été jusqu'à déclarer les bisous sur la bouche avec la langue ou le fait de carrément s'accoupler contraire à la bonne éducation !

En fait, on l'aura vite compris : prétendre éviter les interdits dans l'éducation de jeunes appelés à vivre dans une société qui en est remplie, relève du fantasme inapplicable.

Que pouvons-nous faire alors ?

Il faut aider les jeunes à préserver, conserver et développer leur créativité, leur indépendance et leur autonomie. Pour cela, un outil utile peut être représenté par la goguette enfantine.

De tels genres de sociétés festives et carnavalesques formées d'enfants existaient déjà au cours des siècles, en des époques où le Carnaval prospérait partout en France.

Une goguette, c'est un groupe forcément petit. Si la goguette est composée d'adultes, le nombre idéal est douze et dix-neuf maximum. Si ce sont des enfants, on évitera qu'ils soient plus de neuf. Un adulte pourra les encadrer et guider, tout en leur laissant le maximum d'initiatives possibles.

La goguette se réuni ponctuellement pour passer un bon moment ensemble, chanter des chansons, en improviser de nouvelles.

Apprendre à gérer la goguette. S'assurer que tous en profite et s'y exprime, peut être un cadre formidable pour apprendre à s'organiser, respecter, diriger, créer ensemble.

De telles structures peuvent être impulsés à partir de lieux où les enfants se trouvent regroupés, comme l'école. Mais doivent connaître leur indépendance propre.

Leur but reste de créer et s'amuser.

J'invite tout ceux que cela intéresse à y réfléchir et lancer des initiatives en ce sens.

La goguette est la base traditionnelle du Carnaval. La goguette enfantine est l'avenir du Carnaval. Elle pourra aussi se doter de bigophones pour bien se faire entendre dans la rue et dans les fêtes.

Basile, philosophe naïf, Paris le 2 décembre 2012

25 L'illusion et l'addiction impériales européennes

En 1970, j'étais en vacances en Roumanie. A Bucarest, je connaissais une dame fort sympathique qui tenait le bureau de changes de l'Athénée Palace, un très grand et luxueux hôtel de la ville. Lors d'une de mes visites à son travail, elle m'a laissé feuilleter une grosse liasse de billets de banque de plusieurs pays. Chacun de ceux-ci avait son style. Je me souviens précisément que les billets italiens étaient les plus grands et monochromes et les français les plus colorés. Cette diversité faisait aussi le charme des voyages. Passer d'un pays à un autre, se dépayser, ce plaisir fort et délicat se sentait aussi dans le fait de devoir utiliser des billets et monnaies inhabituels.

Cela faisait partie de l'exotisme du voyage, avec d'autres différences. En 1973, je découvrais en Autriche les billets libellés en shillings, en usage dans ce pays. Sur ceux-ci figuraient des célébrités autrichiennes. Les autocars de liaisons de la région du Salzkammergut, où je campais, étaient de robustes Saurer, dépendant de la poste. Dans la portière avant droite se trouvait une boîte aux lettres. Les facteurs parisiens à l'époque avaient presque tous abandonné l'uniforme, exceptés les anciens. Quel contraste avec leurs collègues autrichiens vêtus d'uniformes rutilants et impeccables ! Autant d'éléments qui, avec la cuisine, par exemple, me rappelaient cette agréable chose : « j'étais en voyage et loin de chez moi découvrais un pays, une terre différente de mon Paris. »

A la fin des années 1980, je commençais à visiter l'Italie. Dès la frontière franchie en train, les pancartes portant le nom des gares changeaient d'apparence : en blanc sur bleu foncé en France, en blanc sur bleu clair en Italie. Une fois encore, les billets de banque locaux, ici en lires, me rappelaient que j'étais ailleurs. Pour changer l'argent il fallait parfois faire la queue, mais finalement c'était bien peu d'efforts. En 1991, près de la cathédrale de Milan j'ai vu deux policiers à cheval. On n'en voyait pas alors à Paris. Et des paninis pour se restaurer à bon marché, le mot n'était alors même pas connu en France. Les paninis sont devenus depuis des produits ordinaires chez nous.

Je me souviens avoir trouvé très dommage qu'à Milan les parcmètres soient exactement identiques à ceux de Paris.

Pourquoi tuer l'originalité ? A présent, en Italie comme en France, les billets de banque sont moches, sans caractères, aussi laids, grisâtres et insipides que la politique européenne. Les vilains euros ont court en Italie et c'est bien dommage. Les noms des villes dans les gares italiennes sont en blanc sur bleu foncé. Une entreprise de gaspillage à l'échelle du pays tout entier a fait disparaître les bons vieux écriteaux en blanc sur bleu clair.

Ce gaspillage n'est sûrement pas perdu pour tout le monde. Le fabricant et poseur de ces pancartes inutilement installées à la place des autres doit s'en frotter les mains.

Mais pourquoi uniformiser les monnaies et bien d'autres choses encore ? La diversité est belle, fait la richesse du monde. L'uniformité, c'est la mort.

Quand j'étais petit, dans les années 1950 et au début des années 1960, les très rares Japonais croisés dans les rues de Paris portaient fréquemment de sobres et caractéristiques kimonos noirs. Aujourd'hui, leurs descendants sont déguisés à l'européenne, l'américaine. C'est bien triste, tout ça.

On nous bassine depuis des lustres avec la soi-disant « identité européenne », le soi-disant « peuple européen », la soi-disant « culture européenne ». De doctes imbéciles grassement payés cherchent à nous faire croire que notre bonheur, notre avenir, réside dans l'union des pays d'Europe. Cette noirâtre imbécillité est encensée par des politiques de bords divers. Soi-disant que pour s'entendre entre voisins, il faudrait abattre le mur de séparation entre la chambre à coucher de l'un et la salle à manger de l'autre. Quelle imbécillité !

On peut très bien vivre en bonne intelligence et en paix avec son voisin tout en conservant son identité et son appartement propre.

De 1871 à 1914, il s'est passé 43 ans où l'Allemagne et la France ont été en paix alors que les palinodies européennes ne nous empoisonnaient pas la vie.

Après, il y eu la guerre, fomentée et organisée par les ancêtres et prédécesseurs de ceux qui claironnent aujourd'hui l'Europe dans nos oreilles. Ils ont vraiment de qui tenir, ces très dangereux incapables ! Et leurs plats douteux ne réussissent pas à nos estomacs !

Cette soi-disant merveilleuse Europe, il n'y a rien de plus urgent que démonter ce jeu de construction dangereux, qui ne profite qu'à quelques-uns et détruit la vie de tous les autres.

Tout le monde voit que ça ne marche pas. Et qu'à l'image de la parabole des aveugles où l'un après l'autre, chacun entraîne la file dans le ravin, chaque pays un par un part à la débandade et fait naufrage socialement et économiquement. La Grèce, le Portugal, l'Irlande, l'Italie, l'Espagne... demain nous et aussi l'Allemagne.

Au Portugal, les manifestants anti-européens qui défendent leur pays contre la misère organisée ont un slogan choc : « Que la troïka aille se faire foutre ! » Dans des journaux français, le slogan a été édulcoré : « Que la troïka aille se faire voir » ont-ils écrits. Pitoyable presse torchon.

Mais, pourquoi les hommes et les femmes ne manquant de rien pour vivre et apparemment sensibles et intelligents qui dirigent un tas de pays persistent-t-ils dans l'erreur européenne ?

Dernière nouvelle lue sur Internet : le ministre de l'économie français veut que soit mis en place un « ministre de l'économie européenne ». Elle se casse la figure... vite, un nouveau ministre !

Là, nous avons l'explication de cet absurde entêtement à « construire l'Europe ». C'est-à-dire détruire l'Europe et les Européens au nom de l'Europe.

Les politiques sont obnubilés par la recherche du pouvoir. Pourquoi ? Parce qu'en se sentant plus qu'eux-mêmes, plus grands, plus forts que leur carcasse de chair et d'os, ils ont l'impression de devenir un chouïa immortel. Alors, ils chient moins dans leur froc en pensant au jour inévitable ou surviendra leur mort.

Et après être devenu ministre d'un seul pays, quoi de plus bandant que devenir ministre de toute l'Europe ! Et plutôt que président d'un pays, président de l'Europe ! L'Europe est pour nos politiciens leur nouvelle drogue dure pour oublier qu'ils vont forcément mourir et pourrir un jour.

Il est temps, plus que temps, de leur retirer ce joujou dangereux : la « construction (destruction) européenne ». Trois reichs ont vécus. Ils ont coûté cher en vies. Et n'ont été d'aucune utilité.

Les hommes et femmes qui en veulent un quatrième ont besoin de retraite, repos, tranquillisants.

Et nous, nous avons absolument besoin que ces hallucinés nous foutent la paix. Et laissent vivre les peuples d'Europe et d'ailleurs qu'ils importunent avec leur addiction au pouvoir « européen ».

Pour la paix et la prospérité des pays englués dedans, dissolvons l'union européenne. Vive la vie !

Basile, philosophe naïf, Paris le 30 novembre 2012

24 Notre-Dame-des-Landes : l'Ayraultport de la Mort

La chouette harfang pond quatre à six œufs par an. En période de disette elle ne nidifie pas. Et si inversement la nourriture est abondante, elle peut pondre jusqu'à quinze œufs ! (Source: http://www.chouettalors.com/harfang.htm) Ces éléments montrent clairement que la sexualité est liée aux conditions générales. Chez la chouette harfang, mais aussi je le pense, chez l'homme.

Il y a fort longtemps, l'homme a découvert que l'ensemble des animaux, dont lui, mourait inévitablement. Chose qui contrariait son instinct de survie et fit naître en lui une peur collante et terrorisante. Le fait d'éprouver à tous âges et tous moments la peur de mourir a mis l'homme dans un état psychologique permanent où il se sent menacé de disparaître. Ce qui génère en lui plusieurs troubles : il nie et rejette tout ce qui lui rappelle son animalité périssable. Les caresses, l'acte sexuel, l'accouchement, l'allaitement, la miction, la défécation et la mort doivent rester cachés. Il en a peur, en est gêné. Les organes génitaux-urinaires, l'anus, la partie du sein qui sert à allaiter, doivent être cachés à la vue, y compris à l'occasion par de microscopiques bouts de tissus baptisés « vêtements de bains ». Le sexe de la femme et l'érection masculine doivent absolument rester cachés.

La Nature, abusée par sa peur, génère chez lui un désir permanent et obsessionnel d'accouplements pour se reproduire et sauvegarder l'espèce. Ce qui amène contradictoirement la recherche frénétique de l'acte sexuel et la dissimulation de celui-ci. De très nombreux mâles humains harcèlent sexuellement les femelles humaines. Le viol est très répandu. Incapables de satisfaire leur recherche permanente d'acte sexuel, les mâles humains se masturbent énormément. Pour cela, ils utilisent une quantité extraordinaire d'images pornographiques, dont plus de la moitié de l'activité d'Internet.

Pour échapper à la mort, l'homme cherche à se créer une identité survivante. Quelques exemples :

Je me disais, au début des années 1980 : « Je suis un poète ». Donc, j'écrivais des poèmes et les diffusais par photocopies. C'était mon activité identitaire. Pourquoi ? Parce que ainsi, cessant d'être simplement moi, périssable, je devenais autre chose, de beaucoup plus abstrait et intemporel : le poète, dont les œuvres mises sur papier dureront bien plus longtemps que la durée de ma vie.

Une dame très sympathique que j'ai connu disposait d'un bon travail, intéressant et bien payé. Un bel appartement spacieux et confortable, des amis et des loisirs enrichissants et gratifiants. Mais, ayant la possibilité de vivre confortablement et sans soucis, elle se noyait dans le travail, sans y être obligée. Pourquoi ? Elle me dit un jour que c'était « pour laisser une trace de son passage sur Terre ». En résumé, la peur de sa propre mort vue comme une disparition totale et absolue se trouvait sublimée par l'excès de travail. Ce qui avait pour double résultat de la fatiguer - quand on est fatigué on pense moins, - et de pouvoir se dire : « ce que je fais élargi ma réalité. Au lieu de n'être que moi, périssable, je suis également le résultat de mon travail, qui me survivra ».

En politique, un élu s'identifie à la création d'un immense aéroport inutile. Il veut à tous prix le voir réalisé. Pourquoi ? Parce qu'il a le sentiment que s'il meurt demain, il se survivra à travers le béton des pistes et les atterrissages d'avions dans un siècle et plus. Son désir absurde d'aéroport à tous prix vient de sa terrible peur de la mort. Son aéroport, c'est l'Ayraultport de la Mort.

La peur de mourir est la source de cette agitation humaine que nous avons baptisé « civilisation ».

La vraie vie c'est avoir foi en l'au-delà, ce qui n'est pas donné à tout le monde. C'est aussi les jeux, le rêve, la liberté, la poésie, la fête et l'amour. Ceux qui s'opposent aujourd'hui à l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes au nom de la vie, représentent la vie, face à l'aéroport, qui représente la mort.

Basile, philosophe naïf, Paris le 28 novembre 2012

23 L'objectolâtrie

Je me souviens d'un article sur l'archéologie que j'ai lu il y a plusieurs années dans le journal Le Monde. On y parlait d'une ville jadis habitée, quelque part au Moyen-Orient. Dans cette ville des hommes avaient vécu il y a très longtemps. Leur occupation du site avait duré sept cents ans. Les maisons abandonnées étaient à présent envahies par vingt centimètres d'épaisseur de sable venu du désert voisin. En fouillant on trouvait des empreintes de pied et main sur des plaques d'argile cuites : les « cartes d'identités » des esclaves qui avaient subi la condition servile dans cet endroit.

Je me suis dit : « voilà, dans cette ville, durant des siècles, des gens ont été très attachés à leurs propriétés : maisons, jardins, esclaves... et à présent, il n'y a plus rien, que du sable ! Comme c'est vaniteux le sentiment de propriété ! »

Dans notre monde aujourd'hui, la propriété, le fait de posséder des objets, est toujours porté au pinacle. Il m'est arrivé une histoire qui m'a donné à réfléchir à ce propos. Elle a commencé il y a une dizaine d'années environ.

Une amie m'a conseillé d'évacuer un peu mon logement. Pour y faire de la place pour vivre, car il était très encombré. J'ai suivi son conseil. L'équivalent de deux breaks de caisses sont ainsi partis. Il y avait un tas de choses : une grande valise de photos, le journal intime de ma mère, plein de livres dont de beaux catalogues d'expositions, pratiquement toutes les archives de l'Édition de la Feuille Volante, la robe de mon costume de Carnaval en 1998, le chapeau et la robe du costume de Carnaval de Rafael en 1998, tous mes disques, etc.

Tout ceci est parti tout d'abord dans un box loué en commun avec cette amie. Puis, le trouvant trop cher, elle y a renoncé. J'ai alors prospecté pour trouver un endroit gratuit. L'ami d'un ami avait une petite entreprise près de Paris. Il a généreusement accepté d'accueillir mes cartons.

Durant quelques années, j'ai été voir de temps en temps l'hébergeur, homme fort sympathique. Mes cartons étaient soigneusement rangés sous un escalier.

Puis, un jour, son téléphone n'a plus répondu. J'avais plein de soucis et ne me suis pas inquiété. L'hébergeur était un homme sérieux et digne de confiance. Cependant, il fallait bien un jour aller voir sur place, étant donné que le téléphone ne répondait plus.

J'y suis finalement allé. Tout paraissait calme et le portail fermé présentait une particularité curieuse : une toile d'araignée qui témoignait de ce que le lieu n'était pas fréquenté depuis longtemps.

Renseignements pris chez un voisin, puis par un courrier : l'hébergeur était mort. Sa société liquidée et le local vidé. Toutes mes affaires parties à la poubelle !

Sur le coup cela fait mal. Mais ensuite cela m'a fait mener une réflexion :

Nous sommes tant que ça attachés aux objets, à nos objets. Mais, eux, sont-ils si importants que ça ?

Il y a cent-cinquante ans vivaient des hommes attachés à leurs biens comme souvent nous aux nôtres. Ils sont morts à présent. Où sont les objets auxquels ils tenaient tant ? Plus facilement et simplement dit : « combien existe-t-ils chez nous d'objets ayant pu leur appartenir et donc vieux au minimum de cent-cinquante ans ? »

Il n'y en a guère.

J'ai, par exemple, chez moi quelques objets très anciens dont deux très vieux bouquins. Mais, parmi les centaines d'objets divers qui remplissent mon logement, il ne doit y en avoir guère plus d'une dizaine qui ont au minimum cent-cinquante ans d'âge. Ces objets sont généralement sans grande valeur. Dans quasiment tous les autres logements existant dans le monde ne subsistent également que peu ou pas du tout d'objets anciens. Les innombrables, les centaines de millions d'objets auxquels nos ancêtres au cours des millénaires étaient si attachés par leur sentiment de propriété, ont fini depuis longtemps aux ordures ou au feu.

Exactement comme mes précieuses caisses d'affaires entreposées près de Paris.

Alors, à les voir ainsi si fragiles et périssables, nos affaires auxquelles nous tenons tant, sont-elles si précieuses que ça ? Nous les croyons précieuses. Un brocanteur m'a dit : « à la mort des gens, une très grande partie de leurs affaires part tout de suite à la poubelle ».

Non, les objets ne sont pas l'essentiel. L'essentiel est ailleurs : c'est nous, nos sentiments, nos amours, ce que nous faisons.

Au cours de mes recherches historiques j'ai consulté à la Bibliothèque Nationale de France un album de la belle collection De Vinck. Il s'agit de gravures reliées dans d'immenses volumes. Là-dedans, j'ai notamment vu de très belles et grandes gravures parisiennes des années 1820-1830 figurant de très grands cafés parisiens. Ces gravures, leurs sujets, sont oubliés de la plupart des gens aujourd'hui. Et de telles gravures, jadis courantes, sont aujourd'hui très rares, car la plupart d'entre elles ont fini à la poubelle depuis belle lurette.

J'y vois là un exemple de plus pour me dire : arrêtons de nous attacher tant aux objets ! D'en faire nos idoles, un culte que nous leur vouons : l'objectolâtrie.

N'attachons pas tant d'importance aux objets et... vivons !!!

Vouloir posséder à tous prix est une maladie.

J'ai connu un très sympathique enseignant à l'École des Beaux-Arts de Paris qui s'appelait Michel Faré. Il m'a expliqué un jour qu'il avait fait le choix de ne conserver aucun « souvenir ». Il ne gardait ni papier, ni photo, ni objet « souvenirs ». Ses souvenirs, c'était dans sa tête. Je pense que s'il avait fait ce choix, c'est parce qu'il avait compris la vanité de posséder et accumuler des objets.

Si l'homme accordait moins d'importance aux objets et un peu plus à son prochain et à lui-même, la société serait bien plus belle, juste et humaine.

Le cas le plus extrême d'attachement aux objets que je connaisse, m'a été raconté par ma mère. Durant l'Occupation elle est allé voir une dame qui habitait un bel appartement parisien joliment meublé. Pour la prévenir qu'elle devait fuir et se cacher, car elle risquait l'arrestation. La dame s'est exclamé : « je ne peux pas m'en aller, je ne peux pas laisser mes meubles ! » Bilan, on est venu la chercher. Puis, après, on a aussi pris ses meubles. Déportée elle n'est pas revenue.

S'agissant de la perte de mes affaires, je me suis dis aujourd'hui : leur perte a été la suite du vidage de mon logement qui en a fait une habitation vivable et plus une sorte d'entrepôt. Alors, finalement, si depuis douze ans environ, j'ai eu une vraie habitation c'est grâce à cet événement qui n'a donc pas eu que des implications négatives, très loin de là. Tant pis pour ces pertes. Nos logements ne sont pas des musées. Nous ne sommes pas au service des objets. Ce sont aux objets d'être à notre service.

Basile, philosophe naïf, Paris le 26 novembre 2012